Gestion de fortune: et si nous parlions de finance comportementale?

Yves Maeder, ASG

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Une grande partie des modèles financiers traditionnels repose encore sur l’hypothèse d’investisseurs rationnels et de marchés efficients.

 

Oui, dans notre métier de gestionnaire de portefeuille l’analyse fondamentale est très souvent présentée comme le moyen le plus cohérent, le plus judicieux pour filtrer nos idées, nos convictions afin de déterminer la valeur intrinsèque d’un actif. Oui, l’analyse technique vient compléter cela, trop peu souvent c’est vrai, en affinant à la lecture de schémas qui se répètent le moment le plus opportun d’acheter ou de vendre. Oui, tout ceci est encadré par la gestion de portefeuille qui intégrera des paramètres tels que le bon équilibre entre le rendement attendu et le risque ainsi que les objectifs des investisseurs.

Puis vient le moment de prendre la décision. Faut-il acheter, vendre, renforcer, réduire une position ou encore ne rien faire. Une grande partie des modèles financiers traditionnels repose encore sur l’hypothèse d’investisseurs rationnels et de marchés efficients. Aussi est-il utile de déterminer si les choix prévus sont le fruit de comportements déraisonnables, irrationnels ou pas.

C’est à cette étape qu’intervient le traitement complexe de nos émotions et de nos biais cognitifs et c’est ici que la finance comportementale prend tout son sens.

En effet, sur les marchés, nous devons quotidiennement traiter une multitude d’informations: résultats d’entreprises, statistiques économiques, décisions des banques centrales, mouvements de taux ou événements géopolitiques. Il est impossible d’analyser consciemment chacune d’entre elles.

Le biais d’ancrage est probablement un des plus évidents. Il apparaît lorsque l’investisseur prend connaissance d’une première information et interprète toutes nouvelles informations par rapport à celle-ci.

Nous savons aussi que le cerveau humain recourt à des heuristiques (raccourcis mentaux) qui peuvent conduire à des biais cognitifs et comme l’a notamment montré Daniel Kahneman, une part importante de nos décisions repose sur des processus cognitifs rapides et automatiques et qu’une petite minorité d’entre elles sont plus lentes, et réfléchies.

Notre cerveau recourt donc naturellement à des processus rapides et intuitifs pour prendre des décisions. Mais ce mécanisme conduit-il toujours à des décisions rationnelles ou peut-il être influencé par des biais?

Il n’est naturellement pas intéressant, dans la gestion de portefeuille, d’être indécis car cela peut conduire à l’inaction. Cependant, réfléchir, recadrer, aborder une idée sous un angle différent peut conduire à une gestion plus performante.

En résumé, la finance comportementale a pour objectif de nous encourager à être conscients de nos biais, à prendre du recul et à limiter l’influence de nos émotions sur nos décisions notamment en confrontant davantage nos convictions aux faits.

Emotions et intensité

A titre d’exemple, plaçons-nous en août 2026. Un gestionnaire a sous-performé depuis le début de l’année. Bien qu’il s’agisse simplement d’un problème de performance relative, humainement la situation est plus complexe. Cette sous-performance peut provoquer des interrogations auprès de ses clients ou de son comité d’investissement mais surtout, il va remettre en cause sa confiance dans sa propre stratégie. L’émotion ressentie par cette sous-performance est forte. Il pourrait vouloir rattraper son retard en prenant plus de risque. Une décision présentée comme une nouvelle conviction pourrait alors n’être qu’une réaction émotionnelle à la performance passée.

La finance comportementale encourage le gestionnaire à se poser la question: avec les informations dont je dispose aujourd’hui, prendrais-je encore ces positions si je ne les détenais pas déjà? Si la thèse d’investissement reste valide, persister ne sera pas nécessairement une erreur. Dans le cas contraire, conserver les positions initiales simplement parce qu’elles sont déjà en portefeuille pourrait révéler un biais.

Biais d’ancrage et de disposition

Le biais d’ancrage est probablement un des plus évidents. Il apparaît lorsque l’investisseur prend connaissance d’une première information et interprète toutes nouvelles informations par rapport à celle-ci. Dans cette optique, les investisseurs ont tendance à se fixer sur le prix d’achat d’une action qui deviendra leur point de référence pour décider de vendre ou de conserver cette position même si les données du marché ont changé.

Que dire à ce propos des relevés bancaires qui, tous ou presque, indiquent le prix d’achat de chaque position renforçant ainsi encore la probabilité que l’investisseur adopte ce comportement biaisé lors de sa prise de décision.

De plus, lors d’importantes corrections des marchés, l’ancrage au prix d’achat peut alors se combiner à un autre biais appelé l’effet de disposition qui conduit l’investisseur à vendre plus volontiers ses positions gagnantes et à conserver trop longtemps ses positions perdantes.

La sagesse voudrait donc que l’investisseur n’adopte pas un comportement automatique, rapide mais se place dans une phase de réflexion afin de déterminer, quel que soit le prix d’achat d’un titre, s’il est opportun ou non de se séparer d’une position acquise.

La finance comportementale recense plusieurs dizaines de biais. Les connaître est une première étape, apprendre à s’en distancer est un entraînement quotidien.

Il n’est donc pas nécessaire ici de les décrire tous. Il est toutefois encourageant de prendre conscience de nos imperfections et de chercher, toujours et encore, à améliorer la qualité de nos décisions.

En conclusion, il paraît pertinent d’encourager chacun d’entre nous à se prémunir contre des réactions trop rapides ou automatiques, afin que nos décisions futures soient davantage le fruit d’une réflexion posée et rationnelle, autant que possible détachée de l’influence immédiate de nos émotions et de nos biais.

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