Cybercriminalité: le maillon faible reste l’humain

Tobias Tonson La Tour, Police cantonale genevoise, ARIF

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Fraudes en ligne, faux prestataires, ransomwares: la cybercriminalité industrialise ses méthodes et exploite d’abord nos réflexes humains.

 

La cybercriminalité n’est plus un phénomène marginal réservé à quelques spécialistes de l’informatique. Depuis l’avènement du télétravail, elle touche directement les particuliers et les entreprises. Pour des groupes criminels, les acteurs de la place financière représentent des cibles de premier choix.

À Genève, la brigade des cyber enquêtes de la police judiciaire est compétente pour élucider les crimes et les délits commis en ligne. Ainsi en 2025, quelque 3'200 cas ont été dénoncés dans un environnement complexe, marqué par des contraintes propres aux investigations dématérialisées.

Le paysage est très diversifié: escroqueries commises en ligne, ransomwares, faux prestataires, fraudes à l’investissement ou encore intermédiaires financiers impliqués dans du blanchiment d’argent. Derrière cette diversité, un point commun apparaît souvent: le facteur humain. Les fraudeurs ne cherchent pas toujours à «casser» un système informatique. Ils cherchent d’abord à convaincre une personne d’agir contre ses propres intérêts.

En 2026, les escrocs sont assistés par intelligence artificielle. Les narratifs sont éprouvés et reproduits à grande échelle grâce aux nouvelles technologies. Ainsi un numéro de téléphone local peut être généré par téléphonie IP, un SMS anodin peut renvoyer vers une fausse page internet et un interlocuteur malveillant peut se présenter aisément comme un professionnel chargé de «sécuriser» une situation. La victime est alors amenée à communiquer des informations sensibles, à installer un logiciel de télémaintenance ou encore à valider elle-même une opération frauduleuse.

Contrairement à une idée répandue, la blockchain ne rend pas nécessairement les flux invisibles. 

Pourquoi ces mécanismes fonctionnent-ils si bien? Parce qu’ils exploitent aussi des sentiments propres aux humains: confiance, peur, urgence, solitude face à l’écran ou manque de culture cyber. Les auteurs opèrent généralement depuis l’étranger, souvent par le biais de structures éphémères réunissant marketing, développement web, centres d’appels et circuits de blanchiment. Cette logique de «cybercrime as a service» permet de répliquer les mêmes méthodes à très haute fréquence, à travers le globe entier. 

La fraude à l’investissement illustre particulièrement bien ce phénomène où la police recense des pertes annuelles dépassant CHF 100 millions. Ces chiffres ne montrent que la partie émergée de l’iceberg: nombre de victimes ne déposent jamais plainte, laissant supposer une part d’ombre considérable.

Contrairement à une idée répandue, la blockchain ne rend pas nécessairement les flux invisibles. Des outils spécialisés permettent d’en tracer et d’en analyser certains. Mais l’enquête se heurte souvent à d’autres obstacles: fausses identités, VPN, sociétés offshore, comptes intermédiaires ou absence de coopération avec certaines juridictions.

Dans le monde du crime en ligne, le temps est un facteur prédominant. Plus une victime tarde à signaler les faits, plus les possibilités d’intervention deviennent limitées. L’un des enseignements du terrain est ainsi particulièrement important: la récupération des données et des fonds s’avère complexe une fois la fraude pleinement exécutée, alors que des mesures anticipatoires peuvent éviter ces situations.

Pour les entreprises, la prévention repose souvent sur des mesures simples mais exigeantes: maintenir les systèmes à jour, former régulièrement le personnel, renforcer les procédures et tester réellement les sauvegardes et les plans d’urgence.

La technologie évolue, mais un principe reste valable: créer un temps de réflexion avant d’agir. Un appel urgent, un changement soudain de coordonnées bancaires, une demande exceptionnelle ou une pression à agir immédiatement doivent provoquer un réflexe de vérification par un autre canal.

La lutte contre la cybercriminalité est nécessairement collective. Services étatiques, entreprises, et utilisateurs doivent partager l’information et développer leurs compétences. Dans un environnement où les fraudeurs professionnalisent constamment leurs méthodes, la meilleure défense reste souvent la capacité à reconnaître le scénario avant qu’il n’aboutisse.

 

MM. l’Inspecteur principal Tobias Tonson la Tour et le Capitaine Patrick Ghion, de la brigade des cyber-enquêtes de la Police cantonale de Genève, interviendront lors des prochaines formations LBA de l’ARIF avec une session consacrée à la «Cybercriminalité économique: état de situation», le 28 octobre à Lausanne et le 26 novembre à Genève (en anglais). Renseignements et inscription.

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