Mon expérience la plus marquante avec l’intelligence artificielle ne s’est pas déroulée devant un écran, mais dans un immense hall. Ce qui m’y a surpris, ce n’était pas la puissance de calcul. C’était le bruit. Les serveurs eux-mêmes fonctionnent presque silencieusement. Ce qui fait du bruit, c’est le refroidissement. Depuis, lorsque je pense à l’IA, je pense d’abord aux circuits de refroidissement.
Je dis cela en tant que personne qui teste chaque nouveau modèle bien avant qu’il ne devienne rentable. Mon enthousiasme est réel. Mais il m’a aussi permis de voir un aspect que les discussions sur les valorisations boursières ont tendance à négliger.
En bourse, l’intelligence artificielle est valorisée comme un logiciel : marges élevées, cycles d’investissement courts et capacité à changer d’échelle pour un coût presque nul. Dans le monde physique, c’est tout le contraire. Un modèle ne peut fonctionner que s’il repose sur une infrastructure composée de mémoire, d’alimentation électrique, de systèmes de refroidissement, de transformateurs et de réseaux. Les grands groupes du cloud devraient désormais investir quelque 770 milliards de dollars, contre 156 milliards il y a trois ans. Une part importante de ces investissements ne vient pas de la Silicon Valley, mais d’Asie.
Du Valais à l’Inde
Au XXe siècle, l’industrie de l’aluminium s’est installée là où se trouvait l’électricité: à proximité de l’énergie hydraulique du Valais. Ce ne sont pas les ingénieurs qui déterminaient l’emplacement des usines, mais le kilowattheure. Les centres de données suivent aujourd’hui la même logique.
À mes yeux, la prochaine phase du boom ne commence donc pas là où les nouveaux produits sont présentés, mais au second plan: chez SK Hynix, avec ses mémoires haute performance destinées aux systèmes d’IA, ou chez Delta Electronics, avec ses solutions d’alimentation électrique et de refroidissement. Au bout de la chaîne, la révolution numérique débouche sur quelque chose de résolument analogique: le réseau électrique.
En 2025, les centres de données ont consommé près de 500 térawattheures d’électricité dans le monde. D’ici 2030, ce chiffre pourrait atteindre 950 térawattheures. Ce n’est pas que le monde manque d’énergie. Le problème est qu’elle n’arrive tout simplement pas assez vite là où elle est nécessaire.
C’est une question de rythmes qui ne sont pas synchronisés. Les décisions portant sur des milliards d’investissements dans la puissance de calcul se prennent en quelques trimestres. De nouvelles lignes électriques, des postes de transformation et des capacités de production garanties nécessitent cinq à dix ans, tandis que les délais de livraison des transformateurs atteignent deux à quatre ans. Livrer un logiciel avec deux ans de retard, c’est perdre un marché. Recevoir un transformateur avec deux ans de retard, c’est ne rien avoir pendant ces deux années.
Power Grid Corporation of India en est l’illustration parfaite. Sans réseau, pas de centre de données; sans centre de données, pas d’IA à l’échelle industrielle. Ce n’est pas une prévision, c’est une séquence logique.
L’erreur commise par de nombreux investisseurs
Pendant des années, l’énergie a surtout été considérée par les investisseurs – moi y compris – comme une question de durabilité. C’était une erreur. La géopolitique, l’électrification et l’IA ont fait de la fiabilité de l’approvisionnement électrique une condition préalable à la croissance. Ce qui relevait autrefois d’une catégorie morale est devenu une réalité industrielle.
C’est là que réside l’opportunité dans les marchés émergents. De nombreuses entreprises qui fournissent des mémoires, des composants électriques ou des équipements pour les réseaux sont basées en Asie. En dehors des valeurs les plus populaires du secteur des semi-conducteurs, leurs valorisations sont souvent nettement moins ambitieuses. On y paie pour du béton, du cuivre et des carnets de commandes, et non pour un récit.
À cela s’ajoute un moteur de croissance qui n’a rien à voir avec l’IA: environ un milliard de personnes devraient rejoindre la classe des consommateurs au cours des dix prochaines années, principalement en Asie.
Ce pari ne se jouera pas là où il paraît le plus spectaculaire. Il se jouera dans les postes électriques, les circuits de refroidissement et les usines de transformateurs. L’intelligence artificielle est depuis longtemps devenue une industrie lourde. Elle conserve simplement le marketing d’une start-up.