Les marchés privés américains attirent massivement les capitaux, qu’il s’agisse du private equity ou de la dette privée. Mais l’investisseur européen est encore peu investi dans le crédit privé asiatique. Pour mieux comprendre les opportunités de cette classe d’actif, Andrew Tan, de Muzinich, répond aux questions d’Allnews, lui qui s’est spécialisé dans le crédit privé durant 25 ans dans cette région, pour des entreprises performantes ou en difficultés:
Quelles sont les principales tendances sur le marché de la dette privée asiatique?
L’IA est au centre du débat dans ce domaine, en particulier dans la construction des infrastructures nécessaires à son développement, les Data Centers et les GPU. En Asie, on assiste à une forte accumulation de Hardware et d’investissement dans l’énergie pour accélérer le développement de l’IA, et pas seulement dans le Software. Les banques et le marché de la dette financent massivement ces activités, un peu à l’image des Etats-Unis et de l’Europe.
Quels pays sont à la pointe dans ce domaine?
Parmi les pays les plus actifs dans le développement de ces infrastructures destinées à l’IA, je citerai l’Asie du Sud-Est, notamment la Malaisie, la Thaïlande, puis des pays comme le Vietnam et les Philippines. Singapour investit aussi mais ses efforts sont contraints par sa géographie. Des investissements importants dans l’IA sont également effectués au Japon et à Hong-Kong.
Quelles sont les principales différences de financement avec les Etats-Unis sur le plan du financement?
Aux Etats-Unis, l’essentiel du financement est assuré par le marché des capitaux alors qu’en Asie il provient du système bancaire. Les banques utilisent leur bilan à cette fin, mais il est possible que les banques atteignent bientôt leurs limites de capacités. Mais ce ne sont pour l’heure que des spéculations. Si tel devait être le cas, cela ouvrirait de nouvelles opportunités au marché des capitaux et au secteur non-bancaire.
Comment trouvez-vous les meilleures transactions? Comment les évaluez-vous? Quelle est votre approche?
Nous bénéficions d’un vaste réseau d’experts basés à Hong Kong, Singapour et en Australie pour être au centre de cet écosystème et participer aux discussions de financement impliquant le secteur financier et les entrepreneurs.
«Le rendement du crédit privé correspond à 600 points de base au-dessus du benchmark (contre 450 à 500 pb).»
Quelle est votre performance sur ce marché?
Je ne peux pas le préciser.
Quelle est la performance du marché du crédit privé asiatique dans l’IA?
Le marché n’a réellement démarré qu’il y a 2 ou 3 années. La performance est bonne. Nous avons assisté à une compression du spread. De plus en plus de financiers ont investi dans les opportunités offertes par l’IA et les hyperscalers tels que Meta ou Alibaba. La compression des spreads accompagne la forte concurrence rencontrée dans ce domaine.
Quel rendement peut être espéré sur ce marché?
Le rendement correspond à 150 à 250 points de base au-dessus du benchmark pour les transactions impliquant les hyperscalers.
Comment évolue le taux de défaut?
Il est encore trop tôt pour le chiffrer. Aucun défaut majeur ne s’est produit pour l’instant.
Est-ce que le gouvernement est actif dans le financement des infrastructures en IA en Asie?
Le gouvernement ne participe pas au financement direct des entreprises mais davantage en assurant l’établissement des infrastructures et en fournissant l’énergie nécessaire à cet écosystème.
A ce sujet, dans quel pays, l’énergie est la meilleure marché?
La réponse est complexe. En ce moment, dans le contexte de la hausse du pétrole et de la guerre entre les Etats-Unis et l’Iran, les prix se sont appréciés. Mais certains pays ont leur propre production et leurs propres réserves, comme la Malaisie. Il faut toutefois distinguer entre les sites précis les plus à même de fournir de l’énergie par exemple aux Data Centers.
«L’Inde et l’Australie sont deux marchés très prometteurs et très développés dans le domaine de l’IA.»
Quels marchés de crédit privilégiez-vous en Asie?
L’Inde et l’Australie sont deux marchés très prometteurs et très développés dans le domaine de l’IA. Les opportunités y sont nombreuses, an particulier en Inde, pour des raisons économiques et démographiques. L’Australie est depuis longtemps un marché intéressant, et sans doute le plus développé du continent, en vertu de son Etat de droit et de sa protection des investisseurs.
Dans quelle mesure le marché du crédit privé asiatique est-il touché par la baisse du marché obligataire américain?
Je ne parlerais par de découplage. Si le taux sans risque américain augmente, tous les marchés obligataires sont impactés, y compris en Asie. Pour l’instant, la réaction reste mesurée. Nous ne sommes pas exagérément préoccupés. La plupart des émetteurs asiatiques sont correctement capitalisés.
Quel est le rendement espéré par un investisseur dans la dette privée asiatique?
Le rendement est fonction de la catégorie d’investisseur et du type d’investissement. Généralement, le rendement espéré est celui d’un taux élevé mais à un chiffre, selon le profil de risque.
Pourriez-vous comparer les marchés du crédit privé en Europe, aux Etats-Unis et en Asie? Est-ce que l’intérêt se situe dans le rendement, le facteur de diversification, le taux de défaut?
Le marché américain est nettement plus standardisé et développé que l’asiatique. La concurrence y est beaucoup plus forte. La part accordée à la structuration des transactions y est plus modeste qu’ailleurs. Par sa standardisation, il ressemble parfois à une émission obligataire. Le levier d’une transaction de LBO correspond typiquement à 5 à 7 fois le bénéfice d’exploitation (EBITDA). En Asie, ce rapport de dette/EBITDA est plutôt de 4 à 6 fois. La concurrence est moindre et la standardisation plus modeste. Le rendement du crédit privé correspond à 600 points de base au-dessus du benchmark (contre 450 à 500 pb).
Le marché de la dette privée asiatique présente donc une meilleur rendement qu’aux Etats-Unis, notamment en termes ajustés du risque. Les entreprises sont moins endettées et le rendement plus élevé.
Est-ce que les grands acteurs du crédit privé asiatique sont les mêmes qu’aux Etats-Unis, comme KKR ou HPS?
Oui, les grands noms sont aussi très actifs en Asie, mais ils se concentrent sur le segment des entreprises de taille moyenne supérieure et des grandes capitalisations, lesquelles sont aussi convoitées par les banques. En Asie, à la différence des Etats-Unis, les banques disposent de bilans suffisamment solides pour accorder des prêts à ces entreprises. Les exigences en matière de fonds propres ne sont pas les mêmes dans ces deux régions. Cela signifie qu’elles sont en concurrence directe avec les banques. En Asie, nous nous concentrons sur les entreprises du marché intermédiaire inférieur à moyen, dont l’EBITDA se situe entre 10 et 50 millions de dollars américains. Les banques ont tendance à être moins efficaces sur ce segment en raison des contraintes réglementaires en matière de fonds propres, cela nous permet d’être concurrentiels en Asie.
Comment l’investisseur européen peut-il avoir accès à ce segment de marché?
L’investisseur a besoin d’un gestionnaire d'investissements disposant de l’expertise suffisante tant financière que juridique. La loi est très différente d’un pays à l’autre en Asie. L’expertise est également nécessaire pour avoir accès aux transactions les plus intéressantes et la gérer correctement sous peine de risquer une déconvenue. Il faut donc disposer d’un gérant de fonds possédant une expérience en matière de renflouement et de restructuration.
Quelle sera votre priorité ces prochains mois?
Pour nous, la priorité en Asie se concentrera sur l’Australie, la Nouvelle-Zélande, Hong Kong, Singapour et l’Inde. Lorsque nous parlons de Hong Kong, nous pensons aux entreprises chinoises offshore dont l’activité est globale, par exemple les sociétés technologiques.
En Asie du Sud-Est, je pense plutôt à la Malaisie et à la Thaïlande ainsi que le Japon, dans le sillage des réformes en cours.