Warsh, l’intransigeant

Alexis Bienvenu, La Financière de l’Echiquier (LFDE)

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Le nouveau président de la Réserve fédérale américaine s’affiche comme un réformateur, voire un liquidateur de certaines pratiques héritées.

Une révolution de velours s’est produite le 17 juin dernier, lors de la conférence de presse de Kevin Warsh, nouveau président de la Réserve fédérale américaine (Fed). S’exprimant à la limite de l’offense polie à l’égard de son prédécesseur Jerome Powell – pourtant toujours membre du Board des gouverneurs –, il a implicitement accusé la Fed de n’avoir pas suffisamment lutté contre l’inflation depuis plus de cinq ans.

Il est vrai que la hausse des prix dépasse largement, depuis lors, la cible officielle de la Fed, fixée à 2%. Depuis juin 2021, elle s’établit en moyenne à 3,8%1 et n’a jamais reflué sous 2,6%. Or, «l’inflation est un choix» a asséné le nouveau président, fidèle à sa position monétariste orthodoxe. La responsabilité en incombe donc à la Fed d’hier. Tout doit changer. Tout va changer.

Première inflexion: la Fed va désormais s’abstenir de guider les marchés. A la différence de la posture adoptée depuis la crise de 2008, où la prévisibilité de la politique monétaire était valorisée par des marchés ébranlés par une crise qu’ils n’avaient pas anticipée, Warsh considère que la Fed doit désormais se nourrir des signaux émanant des marchés plutôt que l’inverse. Conséquence directe: le communiqué de la banque centrale ne trace plus de trajectoire implicite pour la politique monétaire, mais se limite strictement à l’énoncé des faits.

Les marchés devront en tirer les conséquences: au lieu d’anticiper systématiquement la réaction de la Fed à chaque donnée macroéconomique, ils devront accepter d’attendre sa prise de parole. En particulier, le mantra «bad news is good news2» pourrait perdre une grande partie de sa pertinence.

Deuxième inflexion majeure: l’inflation concentrera l’essentiel des efforts, au risque de reléguer au second plan l’autre volet du mandat de la Fed, le plein emploi, passé quasiment sous silence lors de la dernière intervention. Certes, avec un taux de chômage de 4,3%, l’urgence ne se fait pas sentir. Mais même lorsque ce taux flirtait avec les 10% en 2010, Kevin Warsh se distinguait déjà par un positionnement nettement moins accommodant que celui de ses pairs.

C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il quitte la Fed en 2011, en désaccord avec l’extension des politiques d’achats d’actifs. Après avoir travaillé en étroite coordination avec Ben Bernanke durant la phase aiguë de la crise de 2008, il jugea qu’une nouvelle expansion du bilan n’était pas requise, et préféra marquer son opposition en se retirant.

Cette intransigeance constitue aujourd’hui le cadre d’une troisième rupture. Nommé par Donald Trump, qui appréciait sans doute sa critique des choix opérés par Jerome Powell – devenu un bouc émissaire du président –, Warsh n’entend pas s’inscrire dans la continuité. Il s’affiche comme un réformateur, voire un liquidateur de certaines pratiques héritées, et lance à ce titre cinq chantiers structurants: la communication (fin de la «forward guidance»3); la taille et la composition du bilan, qu’il souhaite normaliser; les outils statistiques jugés défaillants; l’analyse des dynamiques d’emploi et de productivité à l’ère de l’intelligence artificielle; enfin, et surtout, le cadre doctrinal de lutte contre l’inflation, dans un contexte où un relâchement de la cible avait été évoqué ces dernières années.

En nommant un franc-tireur à la tête de la Fed, Trump tourne la page Powell. Mais il choisit aussi une personnalité aux convictions tranchées, tout aussi disposée à bousculer les cadres établis. Dans un environnement où les anticipations de hausse de taux se renforcent, alors même que la Maison Blanche préférerait une détente monétaire, les conditions d’un possible affrontement sont réunies.

Lors du premier mandat de Trump, la bonne entente avec la Fed n’avait guère excédé six mois. Avec un président de la Fed résolument plus intransigeant, combien de jours durera l’état de grâce?

 


1 Indice «Core PCE», source Bloomberg
2 Cette expression implique qu’une mauvaise nouvelle économique - par exemple un ralentissement - constitue une bonne nouvelle pour les marchés, car la Fed est attendue plus accommodante
3 «Guidage prospectif», pratique de communication des banques centrales consistant à donner des informations sur leur politique monétaire à venir. En particulier, sur l'évolution de leurs taux directeurs.

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