100 milliards de dollars d’investissements, 209 milliards de dollars de recettes publiques projetées, 65 milliards de barils de pétrole. Les chiffres associés au nouvel accord entre les Etats-Unis et le Venezuela sont aussi considérables que l’incertitude qui les entoure.
Le 3 janvier 2026, les forces spéciales américaines ont capturé Nicolás Maduro, mettant fin à près de trois décennies de régime chaviste et installant l’ancienne vice-présidente Delcy Rodríguez comme présidente par intérim. Au cours des huit mois qui ont suivi, Washington a progressivement renforcé son implication dans le secteur énergétique vénézuélien, assouplissant les sanctions en échange d’un accès accru au pétrole du pays. Ce processus a atteint un nouveau sommet du 29 au 31 août, lorsque le président Trump a annoncé ce qu’il a qualifié de «plus grand accord pétrolier de l’histoire mondiale», un accord conjoint entre le gouvernement américain et North American Blue Energy Partners (NABEP), portant sur 17 champs pétrolifères vénézuéliens. L’accord est réel et financièrement important, mais ses conditions juridiques exactes, sa durée et sa pérennité à long terme restent contestées et, en grande partie, non divulguées.
La structure de l’accord
Au cœur de l’accord entre Washington et Caracas concernant les réserves pétrolières du Venezuela se trouve une entreprise dont peu de personnes en dehors de l’industrie pétrolière avaient entendu parler avant cette année: North American Blue Energy Partners (NABEP). Propriété de l’homme d’affaires vénézuélien Alejandro Betancourt, NABEP a, selon l’un de ses communiqués de presse publié sur PR Newswire, fait passer sa production d’environ 18'000 barils par jour à plus de 200'000 barils par jour en seulement deux ans, devenant ainsi le deuxième plus grand producteur privé de pétrole du Venezuela. L’entreprise emploie désormais directement plus de 5'000 personnes et en soutient 10'000 autres par l’intermédiaire de sous-traitants.
C’est également cette ampleur dans laquelle les Etats-Unis s’engagent désormais. Selon le communiqué officiel de la Maison-Blanche, l’Office of Strategic Capital du département américain de la Guerre a obtenu des droits sur une participation de 35% directement dans la société mère de NABEP. NABEP conserve néanmoins le contrôle opérationnel de l’entreprise. Par ailleurs, le gouvernement américain a négocié un droit de préemption lui permettant d’acheter 20% de la production de l’entreprise au prix coûtant, une disposition que les responsables américains présentent comme donnant à Washington «le contrôle majoritaire» du pétrole vénézuélien. Au total, l’accord couvre 17 champs pétrolifères détenant environ 65 milliards de barils de réserves, soit 21% des réserves totales du Venezuela.
Ce que l’accord n’apporte pas, c’est de la clarté sur ses propres termes de base. Le communiqué officiel de la Maison Blanche décrit des concessions de 100 ans accordées par les autorités intérimaires du Venezuela à NABEP. Rodríguez, dans une allocution télévisée sur la chaîne d’Etat VTV, a décrit quelque chose de plus restreint: un projet bilatéral de 25 ans entre le Venezuela et les Etats-Unis, visant une production de plus de 1,5 million de barils par jour. Ce seuil n’est d’ailleurs pas sans précédent dans la relation pétrolière bilatérale. Avant l’élection d’Hugo Chávez à la présidence en 1998, les importations américaines de pétrole vénézuélien dépassaient déjà 1,5 million de barils par jour.
Aucun des deux gouvernements n’a publié le texte légal complet de l’accord, donc on ignore quelle durée régit réellement le contrat, ou si les deux chiffres ne se contredisent pas vraiment, mais désignent chacun un aspect différent de l’accord.

Source: US energy Information and Administration.
Les deux gouvernements divergent tout aussi nettement sur la question de la souveraineté. Trump a décrit l’accord comme garantissant un «contrôle majoritaire américain» des réserves vénézuéliennes, «sans aucun coût pour le contribuable américain». Rodríguez a affirmé l’inverse: que le Venezuela «conserve la propriété et la souveraineté» de ses ressources, et ne fait que mobiliser le capital, la technologie et l’expertise opérationnelle américains pour relancer une industrie durement touchée par les sanctions. Cet écart entre «contrôle» et «propriété souveraine» façonnera probablement la manière dont l’accord sera perçu, contesté ou défendu dans les années à venir.
La réaction au Venezuela s’est divisée selon des lignes familières. À Caracas, des membres du Front populaire anti-impérialiste sont descendus dans la rue pour exiger la libération de Maduro, tandis que le Parti socialiste unifié du Venezuela, au pouvoir, a publié une déclaration de «soutien total» à la gestion des négociations par Rodríguez. La critique la plus sévère, cependant, est venue de l’extérieur du jeu partisan: l’économiste de Harvard Ricardo Hausmann, ancien ministre vénézuélien de la Planification, a qualifié l’accord d’ «accord honteux» et a mis en doute la légitimité constitutionnelle de Rodríguez, présidente intérimaire non élue, à engager le pays dans un accord de cette ampleur sans l’approbation du Parlement. En l’absence de texte légal public à examiner, cette question reste ouverte.
Les retombées économiques projetées
Sur le papier, les chiffres sont considérables des deux côtés. Selon le communiqué officiel de la Maison-Blanche, NABEP s’est engagé à investir jusqu’à 100 milliards de dollars dans de nouvelles infrastructures pétrolières et gazières sur la durée du projet, un niveau d’investissement destiné à inverser des décennies de sous-investissement dans le secteur pétrolier vénézuélien.
Pour le Venezuela, la présidente par intérim Delcy Rodríguez a déclaré, lors d’une allocution télévisée le 29 août, que les recettes fiscales totales atteindraient 209 milliards de dollars, sur la base d’un prix de référence de 65 dollars le baril, dont environ 19 dollars reviendraient à l’Etat vénézuélien pour chaque baril produit et vendu aux Etats-Unis. Ces chiffres ont toutefois suscité des interrogations. Le 30 août, l’économiste Francisco Rodríguez a notamment questionné sur X leur mode de calcul: s’agit-il de montants nominaux, corrigés de l’inflation ou exprimés en valeur actuelle? Si les 19 dollars sont nominaux, ils ne représenteraient qu’environ 9 dollars en valeur actuelle d’ici 2051, date théorique de fin de l’accord selon l’hypothèse d’un contrat de 25 ans. Cela rappelle que des montants nominaux annoncés sur un horizon de 25 ans peuvent surestimer la valeur économique réelle.
Les objectifs de production sont tout aussi ambitieux. Selon S&P Global Commodity Insights, le Venezuela produisait environ 1,2 million de barils par jour en juillet 2026, contre plus de 3 millions à la fin des années 1990. NABEP vise à lui seul une production supérieure à 1,5 million de barils par jour, faisant de l’accord non seulement un transfert d’actifs, mais aussi le moteur d’une vaste relance de la production pétrolière.

Source: Reuters.
Côté américain, les bénéfices reposent sur trois piliers: un accès préférentiel à 20 % de la production au coût de revient, censé permettre des économies aux raffineurs et aux consommateurs américains; les dividendes potentiels liés à la participation de 35% dans la société mère de NABEP; et plusieurs milliards de dollars de contrats pour les fournisseurs américains d’infrastructures et d’équipements pétroliers, que l’administration associe à la création d’emplois industriels aux Etats-Unis. Aucun de ces bénéfices n’est toutefois automatique: ils dépendent de la rapidité avec laquelle les capitaux promis pourront être transformés en production réelle, un enjeu central dans l’analyse plus large des investissements.
Dynamique des investissements et impact sur les marchés
L’accord NABEP ne s’est pas conclu dans un contexte isolé. En février 2026, l’Office of Foreign Assets Control (OFAC) du Trésor américain a délivré les licences générales 49 et 50, rouvrant la voie aux entreprises étrangères souhaitant négocier et opérer dans les secteurs pétrolier et gazier vénézuéliens. Ces licences imposent toutefois certaines conditions: aucune participation de personnes basées en Russie, en Iran, en Chine, en Corée du Nord ou à Cuba, et tout paiement destiné à la compagnie pétrolière publique PDVSA devait transiter par des comptes contrôlés par les Etats-Unis avant d’être reversé au Venezuela.
Chevron, le seul grand groupe pétrolier américain à être resté au Venezuela malgré les sanctions, est le principal bénéficiaire de cette ouverture. Selon Bloomberg, l’entreprise représente déjà environ un cinquième de la production pétrolière du pays. D’après S&P Global, cette production pourrait encore augmenter de 50 % d’ici 2028, sous réserve de l’approbation des Etats-Unis. Chevron finalise par ailleurs un accord distinct visant à intégrer l’ensemble de ses coentreprises vénézuéliennes dans le nouveau cadre énergétique du pays. Cette démarche est parallèle et indépendante de l’accord entre le gouvernement et NABEP, mais elle a été rendue possible par la même ouverture politique. D’autres majors, notamment Shell, BP et Eni, chercheraient elles aussi à conclure de nouveaux accords ou à renégocier leurs contrats existants.

Source: Bloomberg.
Cela représente un changement de cap majeur par rapport aux deux dernières décennies, durant lesquelles de nombreuses entreprises évitaient purement et simplement le Venezuela. Les expropriations de 2007 visant les actifs d’ExxonMobil et de ConocoPhillips ont durablement marqué les investisseurs étrangers, une méfiance renforcée par la suite par les sanctions et les risques juridiques liés au gouvernement de Maduro. Le risque a clairement diminué avec le rapprochement entre Rodríguez et Trump, mais une prime de risque politique devrait persister. D’anciens conseillers américains dans le secteur de l’énergie ont averti qu’un futur gouvernement vénézuélien ou américain pourrait encore remettre en cause, voire démanteler, l’accord actuel.
C’est sur l’impact de l’accord sur les marchés pétroliers mondiaux que les déclarations officielles et le consensus des analystes divergent le plus. Trump affirme que l’accord fera baisser le prix de l’essence pour les Américains, mais les analystes s’accordent largement à dire que l’état dégradé des infrastructures pétrolières vénézuéliennes rend improbable toute forte hausse de l’offre à court terme. La relance du secteur est généralement considérée comme un chantier qui prendra plusieurs années, et non comme une solution rapide. Trump lui-même l’a reconnu, estimant que les effets sur les prix pourraient se faire attendre «un peu», tout en minimisant les délais plus longs avancés par les analystes. À court terme, les autres risques géopolitiques pesant sur l’approvisionnement mondial ont un impact bien plus important sur les prix que ce qui pourrait provenir du Venezuela. La plupart des prévisions estiment que l’accord ne devrait pas avoir d’effet significatif sur les prix avant les élections de mi-mandat américaines de 2026, voire pas avant la fin du mandat de Trump.
Conclusion
L’accord NABEP est structurellement important. Il constitue la plus grande implantation américaine dans le secteur pétrolier vénézuélien depuis des décennies. Pour l’instant toutefois, il relève davantage de l’annonce politique que d’une réalité juridique et économique pleinement vérifiée. Trois variables détermineront sa capacité à tenir ses promesses: la durée exacte du contrat, la rapidité avec laquelle les 100 milliards de dollars de capitaux pourront être transformés en production réelle compte tenu de l’état dégradé des infrastructures vénézuéliennes, et la capacité de l’accord à résister à de futurs changements de gouvernement dans l’un ou l’autre pays. Tant que le contrat sous-jacent ne sera pas rendu public, les chiffres annoncés 100 milliards de dollars d’investissements et 209 milliards de dollars de revenus pour le Venezuela resteront des projections ambitieuses plutôt que des montants garantis.