L'intelligence artificielle pourrait bientôt entrer dans une nouvelle phase de son histoire boursière. Jusqu'à présent, les investisseurs ont surtout acheté les entreprises qui fournissent les infrastructures nécessaires à cette révolution technologique. Avec l'introduction en Bourse d'Anthropic, puis potentiellement celle d'OpenAI, ils pourraient désormais accéder directement aux développeurs des modèles qui transforment l'économie. Mais cette évolution soulève une question fondamentale: l'arrivée de nouveaux géants cotés créera-t-elle davantage de valeur ou provoquera-t-elle une redistribution des capitaux au détriment de certaines entreprises déjà présentes sur les marchés?
Le dépôt du prospectus d'Anthropic illustre d'abord l'ampleur exceptionnelle du phénomène. L'entreprise à l'origine de Claude annonce un chiffre d'affaires de 16,3 milliards de dollars au premier semestre 2026, soit une multiplication par plus de quatorze en un an. Elle a également dégagé un bénéfice opérationnel de 974 millions de dollars au deuxième trimestre, démontrant que la croissance des revenus commence à produire des économies d'échelle. Mais ces performances s'accompagnent de besoins financiers considérables, les engagements et dépenses informatiques futurs pouvant représenter près de 800 milliards de dollars sur plusieurs années. Quant aux premières estimations de valorisation, elles approchent 1 500 milliards de dollars, même si les modalités définitives de l'opération restent à déterminer.
Pourquoi conserver une exposition indirecte lorsqu'il devient possible d'investir directement dans les entreprises qui développent les modèles fondamentaux?
Le premier enjeu est celui de la substitution boursière. Depuis plusieurs années, les investisseurs souhaitant profiter de l'intelligence artificielle se sont principalement positionnés sur Nvidia, Microsoft, Oracle, Palantir ou les fournisseurs spécialisés de puissance informatique. Ces entreprises offrent des expositions différentes, mais elles constituent toutes, à leur manière, des portes d'entrée vers cette révolution. L'arrivée d'Anthropic et d'OpenAI pourrait modifier cette situation. Pourquoi conserver une exposition indirecte lorsqu'il devient possible d'investir directement dans les entreprises qui développent les modèles fondamentaux? Certains gestionnaires pourraient ainsi financer leurs nouvelles positions en réduisant leurs participations existantes, sans que les perspectives économiques des sociétés vendues se soient nécessairement détériorées.
L'ampleur de ces arbitrages dépendra naturellement des montants effectivement levés. À titre d'illustration, une valorisation de 1500 milliards de dollars représenterait une opération de 30 milliards si seulement 2% du capital était proposé au public. Avec 5%, le montant atteindrait 75 milliards, et avec 10%, il grimperait à 150 milliards. Ces chiffres sont hypothétiques, mais ils montrent pourquoi l'arrivée d'un nouvel acteur de cette dimension pourrait influencer les allocations des grands investisseurs institutionnels. Une introduction en Bourse ne crée pas automatiquement de nouveaux capitaux: elle peut aussi modifier leur destination.
Le précédent de SpaceX offre une comparaison intéressante. L'accès direct à un acteur majeur de l'économie spatiale peut conduire les investisseurs à réévaluer les entreprises qui constituaient auparavant leurs principales possibilités d'exposition au secteur. Dans l'intelligence artificielle, cette redistribution serait toutefois plus complexe, puisque les développeurs de modèles sont simultanément les clients, les partenaires et parfois les investissements stratégiques des entreprises déjà cotées. Une introduction d'Anthropic pourrait donc provoquer des arbitrages financiers tout en soutenant l'activité commerciale de ses fournisseurs.
Les néoclouds apparaissent particulièrement exposés à ce paradoxe. CoreWeave et Nebius ont construit leur développement sur la demande croissante de puissance informatique, mais leur expansion nécessite des investissements considérables, souvent financés par l'endettement ou de nouvelles levées de capitaux. Si les investisseurs privilégient désormais les développeurs de modèles, ces entreprises pourraient rencontrer des conditions de financement plus exigeantes, alors même que leurs carnets de commandes continueraient de progresser. Autrement dit, une croissance commerciale exceptionnelle ne garantirait plus nécessairement une performance boursière équivalente.
À l'inverse, plusieurs fournisseurs pourraient continuer de bénéficier de cette nouvelle phase. Nvidia reste incontournable dans les processeurs spécialisés, Broadcom dans les puces personnalisées et les réseaux, tandis que Microsoft, Alphabet et Amazon disposent d'infrastructures cloud et de ressources financières considérables. Les entreprises spécialisées dans l'électricité, le refroidissement et les équipements de centres de données pourraient également profiter de la poursuite des investissements. La différence se jouera progressivement sur la capacité à transformer cette croissance en flux de trésorerie disponibles, plutôt que sur la seule progression du chiffre d'affaires.
Le véritable changement pourrait donc être moins technologique que financier. L'arrivée d'Anthropic et d'OpenAI en Bourse ne signifierait pas la fin du cycle de l'intelligence artificielle, mais l'apparition d'une nouvelle hiérarchie entre ses bénéficiaires. Les investisseurs devront distinguer les entreprises qui créent de la valeur, celles qui fournissent les infrastructures et celles dont la croissance dépend d'un financement toujours plus important. Le paradoxe final est saisissant: l'intelligence artificielle pourrait continuer de transformer l'économie à un rythme spectaculaire, tout en devenant beaucoup plus sélective dans sa capacité à enrichir les actionnaires.