Ma tranche de vie sur le marché obligataire

Frédéric Loisel, Quaero Capital

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La classe d’actifs est aujourd’hui sortie de son coma artificiel. C’est le legs inestimable du Covid à notre corporation.

 

Sur les marchés financiers, la classe d’actifs obligataires est réputée à la fois pour sa complexité et par sa capacité singulière à distiller un profond ennui. Elle constitue surtout un réel handicap social pour tous ceux gravitant dans l’orbite de cet astre obscur de l’univers des investissements. Un sabir épais leur tient lieu de vocabulaire que n’auraient pas renié les médecins jargonneux de Molière. Leur matière aride ne captive que rarement l’attention du public plus sensible aux martingales boursières des disciples de Buffett, aux prophéties enchantées des gourous de la tech et même aux numéros de cirque des influenceurs cryptos.

Membre actif de cette lugubre corporation depuis trente ans, je ne m’aventure, en société, à partager mon brouet qu’aux moments bénis des crises de dimension biblique dont les marchés obligataires ont le secret. Car nous n’intéressons qu’à ces moments-là. L’époque où je travaillais pour Deutsche Bank pendant la crise des subprimes fut un moment d’élection, une période d’intense activité mondaine. L’envie d’approcher un mercenaire de la branche bancaire de Wagner impliqué dans la plupart des scandales de marché était irrésistible. La crise des dettes souveraines qui suivit consacra mon statut d’ange noir d’une finance occupée au plaisir sadique de mettre des pays à genoux.

Elle consacra surtout l’idée que les marchés obligataires ne suscitaient pas seulement l’ennui mais aussi des désastres majeurs justifiant des mesures d’exception à son encontre comme la mise en quarantaine. Les banques centrales s’en chargèrent. Les taux négatifs, conséquence de la camisole du Quantitative Easing (QE), maintinrent pendant plusieurs années la classe d’actifs dans les limbes de l’univers investissable. Pour tous les professionnels du secteur, cette demi-mort fut une promotion: de nuisibles nous devenions inutiles.

Le marché obligataire est aujourd’hui sorti de ce coma artificiel. C’est le legs inestimable du Covid à notre corporation. En recréant les conditions nécessaires au retour de l’inflation, en gonflant jusqu’à la démesure le montant des dettes publiques, la pandémie a rendu à la classe d’actifs son rôle de parrain des marchés financiers qu’évoquait dans une formule célèbre James Carville, le conseiller politique de Bill Clinton: «Jusqu’à présent, je pensais que si la réincarnation existait, j’aimerais revenir sur terre en qualité de président, de pape ou de batteur de base-ball. Mais aujourd’hui, c’est sous la forme du marché obligataire que j’aimerais me réincarner. Vous pouvez intimider tout le monde.».

Tout le monde. Les Etats bien sûr, qui ne peuvent plus se reposer sur la béquille des banques centrales. Et même le surpuissant secteur de la tech américaine qui a dorénavant un besoin vital du marché obligataire pour financer les gigantesques infrastructures IA. Plus de 700 milliards d’euros pour Google seulement, soit le besoin de financement de la France cumulé sur les trois derniers exercices. Google est noté deux à trois crans au-dessus de la France et ses titres en euro traitent moins cher que les OAT françaises sur presque toutes les maturités. Tous les Etats sont concernés car les GAFAM émettent dans toutes les monnaies du G7. Depuis l’année dernière, 370 milliards de dollars de dettes listées ont inondé les marchés américains, canadiens, européens, britanniques et japonais sur des maturités comprises entre deux et cent ans. Le risque d’exclusion est réel. Le marché obligataire tranchera. 

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