La «Tech Brotherhood» revendique sa souveraineté

Katharina Pistor, Columbia Law School

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Même si la souveraineté technologique venait à s’éroder à terme, il est peu probable que nos sociétés s’en sortent indemnes.

© Keystone

 

Au fil des siècles, les États-nations ont fini par définir le système international et gouverner une grande partie de l’humanité. Après avoir vu le jour dans l’Europe moderne et s’être répandus grâce au colonialisme, ils ont fini par s’imposer aux quatre coins du monde à la suite de la décolonisation d’après-guerre. Leur caractéristique principale est le contrôle du territoire et de ses habitants, sans ingérence extérieure.

Les États-nations modernes existent bien sûr toujours, mais une nouvelle forme de souveraineté, capable d’exercer un contrôle encore plus intrusif et insidieux que celui dont disposent la plupart des États, s’impose progressivement. Telle est la nature de cette nouvelle souveraineté technologique promue, en paroles et en actes, par une petite confrérie dont les membres ont clairement affiché leur objectif: remplacer l’État et subordonner à leur volonté les autres institutions indispensables.

Par exemple, Peter Thiel, l’un des cofondateurs de PayPal, parle ouvertement d’une «guerre mortelle»entre la technologie et l’État. Le PDG de Meta, Mark Zuckerberg, a tenté (sans succès, pour l’instant) de lancer une monnaie mondiale, et s’est désormais fixé pour objectif de contrôler des infrastructures critiques telles que le réseau de câbles sous-marins transatlantiques. Elon Musk règne sur les cieux avec Starlink et s’est montré prêt à couper l’accès aux démocraties en difficulté (ou à quiconque d’autre) chaque fois qu’il le juge opportun, quelles qu’en soient les implications en matière de sécurité nationale. Quant à la société de plateformes Palantir (dont le conseil d’administration est présidé par Thiel), elle enserre l’État dans un réseau d’infrastructures numériques lui permettant de s’immiscer profondément dans des secteurs sensibles, notamment la santé et la sécurité.

La plupart des États ont volontairement aidé et soutenu ces entreprises, accélérant ainsi leur propre déclin par crainte d’être devancés par d’autres États adoptant les mêmes technologies de surveillance et de contrôle de masse. 

Pourtant, la confrérie technologique ne laisse planer aucun doute quant au sort qu’elle réserve à «nous, le peuple». Elle n’a aucune patience pour les contrats sociaux comportant des obligations mutuellement contraignantes pour les gouvernants et les gouvernés. Elle conçoit le pouvoir comme unilatéral et descendant, et bien que certains de ses membres aient récemment exprimé la crainte de perdre le contrôle de leurs propres créations numériques, ni la perspective d’une instabilité mondiale, ni même celle de l’extinction de l’humanité ne suffisent à les convaincre de partager le pouvoir. Ils ont livré notre destin à la merci d’agents d’IA incontrôlables, et on attend de nous que nous l’acceptions sans broncher.

La domination absolue des entreprises technologiques sur leurs sujets (nous) ressemble à l’approche adoptée autrefois par les colons envers les peuples autochtones. Au début, ils se sont peut-être montrés conciliants, recourant à des traités ou à des contrats, et prétendant que la partie contractante agissait de son plein gré. Finalement, ils ont pris de force ce qu’ils voulaient, parfois sous le couvert de la loi, qu’il s’agisse de terres, de main-d’œuvre, d’animaux ou d’eau. Les colons ont trouvé une justification à l’expropriation sans indemnisation en affirmant que les peuples autochtones n’avaient aucune notion de propriété ni aucune capacité à l’améliorer. De là, il n’y avait qu’un pas à franchir pour chasser ces peuples de leurs terres et les reloger dans des réserves.

De la même manière, les tribunaux refusent aujourd’hui aux producteurs de données tout droit de propriété sur celles-ci, tandis que les législateurs ont validé a posteriori les droits de propriété que les entreprises technologiques revendiquaient sur les données qu’elles avaient «améliorées» en les nettoyant, en les organisant et en les stockant sur un support quelconque. Aujourd’hui, les citoyens libres des démocraties constitutionnelles se retrouvent confinés dans des «réserves de plateformes», loin des leviers du pouvoir, nourrissant leur dépendance au défilement sans fin (et à l’extraction de données). Les grandes entreprises technologiques ressemblent aux chartes d’entreprise imposées aux peuples autochtones par la loi américaine de 1934 sur la réorganisation des Indiens (Indian Reorganization Act), qui prévoyait un président et un conseil d’administration, mais pas l’autodétermination. 

De même, Anthropic et Musk ont récemment annoncé leur intention de laisser les personnes qu’ils exploitent profiter d’une partie des bénéfices financiers. Anthropic souhaite créer un fonds d’intérêt public qui sera capitalisé par des actions de la société, et qui pourrait verser de temps à autre des dividendes au public. Mais la structure de ce fonds est révélatrice. En tant que société à responsabilité limitée détenue et contrôlée par Anthropic, elle ne donnerait voix au chapitre qu’à ses propres collaborateurs.

Allant encore plus loin, Musk a proposé d’offrir à «chaque enfant» aux États-Unis une action de SpaceX. Cela semble plus prometteur, mais le diable se cache dans les détails. Auront-ils des droits de vote ? Avec des droits cumulatifs, pourraient-ils élire au moins un administrateur ? Bien sûr, il serait illusoire de croire que ces enfants pourraient un jour exercer un contrôle. On attend d’eux qu’ils soient reconnaissants de la maigre somme qu’ils reçoivent en échange de leur soumission aux règles de l’entreprise.

C’est vers cela que nous nous dirigeons. Nous continuerons peut-être à élire des responsables publics, mais nos élections seront manipulées par l’argent et les technologies de communication qui ne feront que renforcer davantage la souveraineté technologique. Loin d’être libres ou souverains, les citoyens ne seront qu’une simple ressource gérée par des personnalités telles que Thiel, Zuckerberg et Musk. 

Même si la souveraineté technologique venait à s’éroder à terme, il est peu probable que nos sociétés s’en sortent indemnes. Là encore, l’expérience des peuples autochtones est riche d’enseignements. Lorsqu’ils ont enfin obtenu le droit, aux États-Unis, d’adopter leurs propres constitutions, seuls quelques-uns ont réussi à reconstruire des sociétés viables. Les structures de pouvoir qui leur avaient été imposées avaient détruit leur tissu social, et avec lui leur capacité à s’autogouverner. 

Le regretté économiste Albert Hirschman a fait valoir, dans une thèse célèbre, que toute organisation offre à ses membres trois options: la sortie, la parole ou la loyauté. L’infrastructure technologique actuelle est conçue pour nous priver de la possibilité de sortir en nous rendant dépendants, et nous avons déjà constaté qu’elle ne nous donne aucune voix réelle. Il ne reste donc que la loyauté, qui ne signifie rien lorsqu’elle n’est pas librement choisie. Une déloyauté proactive de la part du plus grand nombre pourrait bien être notre dernière et meilleure défense.

 

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