Le leadership des Etats-Unis en matière d’innovation technologique est en train de vaciller. La Chine, déjà en pointe dans l’électrification et les énergies propres, avance à pas de géant pour rattraper les Etats-Unis dans le domaine le plus en vogue de la tech, à savoir l’IA. La nation qui prendra le dessus en termes de suprématie pour l’IA pourra façonner le monde pour les décennies à venir.
Pour l’instant, il existe un risque bien réel de «découplage numérique» entre les Etats-Unis et la Chine, qui voient leurs alliés respectifs former des blocs autour de deux écosystèmes parallèles d’IA. Une telle rupture pourrait entraver l’innovation mondiale en freinant les collaborations. Mais une autre perspective se dessine, celle du statu quo: les Etats-Unis parviendraient à conserver leur leadership dans les composants de pointe et les modèles nouvelle génération, la Chine se contentant de la deuxième place. La dernière éventualité, la moins probable mais qui aurait des répercussions géopolitiques importantes, serait celle d’une Chine en tête, qui remettrait fondamentalement en cause la suprématie américaine dans l’IA, à la lumière de la campagne résolue menée par Pékin en faveur de l’IA. Si ce dernier scénario paraît lointain, plusieurs développements récents montrent que l’écart entre les deux puissances se réduit plus rapidement que prévu.
Quand la start-up chinoise d’IA DeepSeek a lancé en janvier 2025 un LLM aux performances similaires à celui de son rival américain OpenAI, mais pour une puissance de calcul et un coût dérisoires, il ne s’agissait pas seulement du premier acte de la lutte entre les Etats-Unis et la Chine pour la suprématie en matière d’IA. Cette annonce a marqué le début d’une nouvelle phase, où les choix technologiques des Etats auront aussi des conséquences économiques et géopolitiques. Conscients de la dépendance de la Chine à leurs technologies, les Etats-Unis ont imposé des contrôles stricts à l’exportation de semi-conducteurs avancés, indispensables au développement de l’IA, poussant Pékin à se lancer dans la voie de l’autosuffisance technologique. Mais la course à l’IA ne se joue pas uniquement sur le terrain des semi-conducteurs. Elle se joue aussi dans la vitesse avec laquelle cette technologie est déployée dans l’économie réelle.
Dans un contexte de forte baisse des coûts liés aux modèles fondamentaux d’IA, la véritable opportunité économique réside désormais dans la couche applicative. La mise en pratique concrète de cette technologie ultra puissante a donné lieu à une vague d’innovations dans des secteurs comme la santé, la production, les technologies grand public et les services au secteur public. La Chine a fortement incité à une adoption généralisée de l’IA. Selon une étude, environ la moitié des entreprises chinoises utilisent activement l’IA, contre un tiers seulement des entreprises américaines. Cette intégration rapide, portée par la baisse des coûts et par une base de clientèle favorable, pourrait se traduire par une hausse massive de la productivité nationale. Cette dynamique d’adoption rapide rappelle une autre transformation industrielle récente dans laquelle la Chine est parvenue à changer les règles du jeu: celle des véhicules électriques.
L’industrie des véhicules électriques illustre bien cette capacité de rattrapage. Dans ce secteur aussi, elle s’est lancée sans avoir l’avantage technologique, puis a progressé très rapidement grâce à des investissements massifs dans la construction des véhicules, mais surtout dans les technologies de batteries. En 2024, les voitures électriques représentaient plus de 20% des ventes de voitures neuves dans le monde, segment dans lequel la Chine reste n°1. Cette domination ne s’explique pas uniquement par la taille du marché chinois ou par la capacité de production du pays. Elle repose également sur une avance croissante dans plusieurs technologies clés.
La Chine est à la pointe des technologies et de la production de batteries. Les ingénieurs chinois ont réussi à tirer progressivement plus de puissance des batteries lithium-ion existantes à électrolytes liquides et s’aventurent désormais vers de nouveaux territoires, notamment les batteries à état solide, qui devraient permettre un bond en matière de densité énergétique. L’expérience des véhicules électriques montre ainsi qu’une avance technologique initiale n’est pas toujours le principal facteur de succès. La capacité à industrialiser, réduire les coûts et diffuser rapidement une innovation peut s’avérer tout aussi déterminante.
L’IA est indubitablement une technologie révolutionnaire. Jusqu’à présent, les Etats-Unis ont dominé, mais leur leadership est loin d’être assuré, car la Chine est engagée dans une concurrence acharnée. Il y a peu, la Chine était inexistante dans le secteur des véhicules électriques et des technologies de batteries. Si elle suit la même trajectoire pour l’IA, elle pourrait façonner le monde à son image.