Les technologies nécessaires à la modernisation des infrastructures existent déjà, et les capitaux ne manquent pas. Pourtant, de nombreux projets se retrouvent bloqués dans le «vide intermédiaire» entre le capital-risque et l’investissement institutionnel. Pour les investisseurs, combler ce déficit de financement représente une opportunité de soutenir la commercialisation des infrastructures de nouvelle génération tout en s’exposant à des actifs susceptibles de devenir les investissements résilients et à long terme de demain.
Les gouvernements, les investisseurs et les entreprises discutent depuis des années de la nécessité de moderniser les systèmes d’infrastructures pour une économie plus résiliente et à faibles émissions de carbone. Les technologies sont de plus en plus disponibles, les capitaux institutionnels restent abondants, et l’impératif industriel sous-tendant l’électrification, la sécurité énergétique et la résilience des chaînes d’approvisionnement ne cesse de se renforcer. Pourtant, bon nombre des technologies censées sous-tendre la prochaine génération d’infrastructures peinent encore à passer du stade pilote à un déploiement commercialement viable.
Le problème ne réside pas dans un manque d’innovation ou d’intérêt de la part des investisseurs. Il s’agit plutôt d’une faiblesse structurelle dans la manière dont les marchés de capitaux soutiennent actuellement l’innovation en matière d’infrastructures. Les marchés financiers sont très efficaces pour financer des idées en phase de démarrage par le biais du capital-risque, et tout aussi efficaces pour financer des actifs d’infrastructure matures générant des flux de trésorerie établis.
Ce fossé, de plus en plus souvent qualifié de «manquant intermédiaire», touche les projets nécessitant généralement entre 50 et 300 millions de dollars de capitaux. Ces entreprises sont souvent trop complexes sur le plan opérationnel ou trop gourmandes en capitaux pour les investisseurs en capital-risque, mais encore à un stade trop précoce pour attirer les capitaux des acteurs traditionnels des infrastructures ou des investisseurs institutionnels. En conséquence, les technologies susceptibles de renforcer la résilience industrielle, d’améliorer la sécurité énergétique et de soutenir la compétitivité économique à long terme peinent souvent à passer d’une démonstration réussie à un déploiement à grande échelle, en particulier lorsque leur maturité technico-commerciale reste insuffisante pour attirer les capitaux institutionnels à grande échelle.
Pour combler ce fossé, il faudra une approche plus coordonnée entre les investisseurs, les partenaires techniques, les entreprises et les décideurs politiques.
Il semble que ce défi devienne de plus en plus manifeste dans un large éventail de technologies d’infrastructure de nouvelle génération, notamment les carburants durables, les technologies de réseau électrique, le captage du carbone, les matériaux avancés et le stockage d’énergie. Bon nombre de ces technologies ont déjà démontré leur viabilité technique. La question est de savoir si elles peuvent atteindre une fiabilité commerciale à grande échelle, dans des conditions d’exploitation réelles, avec des chaînes d’approvisionnement, une visibilité des revenus et des cadres de construction que les investisseurs institutionnels puissent finalement garantir en toute confiance.
Les investisseurs doivent non seulement savoir que ces technologies fonctionnent, mais aussi qu’elles sont suffisamment matures pour générer des flux de trésorerie stables et à long terme. Les fonds de pension, les assureurs et les bailleurs de fonds spécialisés dans les infrastructures recherchent en fin de compte des actifs prévisibles, capables de fonctionner de manière fiable pendant des décennies. Si les technologies ont fait leurs preuves sur le plan technique, de nombreux projets arrivent encore sur le marché avec des risques de construction non résolus, des chaînes d’approvisionnement immatures, des profils de demande incertains ou des cadres réglementaires encore en évolution.
Il en résulte un décalage gênant entre le type de capitaux disponibles et le type de risque encore inhérent à ces projets. Les investisseurs en capital-risque sont souvent incapables de financer les dépenses d’investissement à grande échelle associées au déploiement industriel, tandis que les investisseurs institutionnels exigent généralement un niveau de maturité opérationnelle plus élevé avant de pouvoir engager des capitaux à grande échelle. En conséquence, les technologies peuvent se retrouver bloquées entre la phase de démonstration réussie et la commercialisation à grande échelle.
Pour combler ce fossé, il faudra une approche plus coordonnée entre les investisseurs, les partenaires techniques, les entreprises et les décideurs politiques. Les technologies ont bien plus de chances d’être déployées à grande échelle avec succès lorsque les risques liés à la construction, la sécurité des approvisionnements et la demande à long terme sont pris en compte plus tôt dans le processus, plutôt qu’une fois que les technologies ont déjà atteint le stade où elles ont besoin de capitaux commerciaux.
L’une des raisons pour lesquelles bon nombre de ces projets peinent à attirer des capitaux institutionnels tient au fait que la demande elle-même peut encore sembler incertaine au moment où les technologies sont déployées à l’échelle commerciale. Les investisseurs sont souvent disposés à accepter un certain degré de risque technique ou de construction lorsqu’ils ont confiance dans les revenus à long terme, mais se montrent beaucoup moins enclins à le faire lorsque la demande future reste incertaine. C’est pourquoi les engagements d’achat des entreprises et les accords d’achat à long terme prennent de plus en plus d’importance dans des secteurs tels que les carburants durables et les matériaux à faible empreinte carbone, car ils contribuent à créer la visibilité sur les revenus nécessaire pour que les projets passent du stade de technologies de démonstration à celui d’actifs d’infrastructure investissables.
Les marchés des infrastructures ont déjà démontré à quelle vitesse les technologies peuvent arriver à maturité une fois leur viabilité commerciale établie. L’éolien offshore en est un exemple évident. Ce qui était autrefois considéré comme une infrastructure expérimentale est désormais solidement ancré dans les portefeuilles d’investissement institutionnels traditionnels à l’échelle mondiale. Bon nombre des technologies d’infrastructure de nouvelle génération d’aujourd’hui pourraient suivre une trajectoire similaire, mais seulement si un pont plus efficace est établi entre l’innovation, l’industrialisation et les capitaux à long terme.
Les enjeux dépassent largement le cadre des technologies ou des stratégies d’investissement individuelles. En Europe et sur d’autres marchés développés, nous avons vu les gouvernements confrontés à d’importants besoins en infrastructures liés à l’électrification, à la sécurité énergétique et à la compétitivité industrielle, tandis que les contraintes budgétaires empêchent le secteur public de financer seul cette transition.
Les capitaux privés joueront inévitablement un rôle plus important dans le financement des futurs systèmes d’infrastructures, mais ils fonctionnent le plus efficacement lorsque les risques sont structurés, échelonnés et partagés de manière appropriée tout au long du cycle de vie de l’investissement. Si le «missing middle» continue d’être traité comme un problème de financement de niche, les technologies importantes sur le plan commercial et social auront du mal à se développer au rythme requis. L’élaboration d’un cadre plus efficace pour le déploiement à grande échelle des technologies d’infrastructure de nouvelle génération ne consiste donc pas simplement à soutenir l’innovation, mais à soutenir la résilience économique à long terme et le renouvellement des infrastructures.