Wall Street a beau embrasser le phénomène de l’intelligence artificielle comme probablement personne sur terre, au final c’est encore et toujours le sentiment qui tient la baguette de chef d’orchestre des mouvements boursiers. Et hier, le chef d’orchestre entame une sorte de marche funèbre plutôt désagréable aux oreilles de taureaux passablement déstabilisés. La faute dans un premier temps à l’indice des prix à la consommation aux Etats-Unis, qui sort ressort un chouia plus fort que prévu en septembre. Le hic c’est que les économistes prévoyaient déjà une légère progression, résultat des courses l’indice cœur passe de 2,4% en août à 2,6% le mois passé, c’est peut-être un détail pour vous, mais pour un banquier central ça veut dire beaucoup, ça veut dire que l’objectif de 2% de la Fed s’éloigne. Et comment procède un banquier central pour s’attaquer à un tel phénomène? En remontant ses taux pardi, sauf que je crains que cette fois-ci ce ne soit pas si simple, dame inflation fait peur à tout un chacun certes, mais sa grande sœur dame stagflation est la reine incontestée des cauchemars d’économistes. En deux mots, stagnation + inflation constituent une équation quasiment insoluble pour la Fed, car si elle relève ses taux elle s’attaque à l’inflation mais aussi à la croissance, or ce matin ce dernier mot est dans tous les esprits boursiers, le comportement du marché obligataire américain l’illustre, j’y reviens. L’optimisme béat des investisseurs qui a permis au bull-market en cours de récemment fêter ses quatre ans est dû à l’IA, le revers de sentiment observé ces jours trouve logiquement sa source au même endroit.
Les inquiétudes concernant la rentabilité et le financement des investissements dans l’intelligence artificielle continuent de peser sur les marchés. Anthropic annonce une hausse de 45% de son chiffre d’affaires au troisième trimestre, à 16,8 milliards de dollars, ainsi qu’une rentabilité ajustée et un cash-flow libre positifs. Toutefois, le ralentissement de sa croissance trimestrielle déçoit certains investisseurs, alors que la société envisage une introduction en Bourse dès novembre. Parallèlement, l’échec annoncé d’un projet de centres de données de 20 milliards de livres porté par l’australien Firmus provoque une vague de ventes sur les obligations des entreprises liées aux infrastructures d’IA, ravivant les doutes sur la pérennité des investissements massifs du secteur. Oracle, Broadcom et SpaceX figurent parmi les groupes ayant contribué à près de 500 milliards de dollars de nouvelles émissions obligataires destinées à financer l’IA cette année. De son côté, TSMC publie des résultats supérieurs aux attentes, avec un bénéfice net de 763,1 milliards de dollars taïwanais, un chiffre d’affaires de 1490 milliards et une marge opérationnelle de 58,7%, mais reste pénalisé par la correction générale des semi-conducteurs. Ces développements illustrent la nervosité croissante des investisseurs, désormais plus préoccupés par la rentabilité et le financement de l’IA que par la seule croissance des revenus.
Ce n’est pas tout. Les inquiétudes concernant la solidité financière de CoreWeave, spécialiste américain des infrastructures cloud pour l'intelligence artificielle, s'intensifient. Les obligations non garanties du groupe arrivant à échéance en 2032 sont tombées sous 80% du nominal, faisant bondir leur rendement au-delà de 15%, contre environ 9,6% lors de leur émission en juin. Le coût de protection contre un défaut de paiement (CDS) dépasse désormais 1000 points de base, tandis que le titre a chuté d'environ 15% hier, propulsant la volatilité implicite de l’action au-dessus de 90 (c’est énooorme selon Luchini Securities) . Le groupe, fortement endetté, doit financer des investissements considérables alors que ses charges d'intérêts ont plus que doublé sur un an au deuxième trimestre. Malgré un carnet de contrats d'environ 104 milliards de dollars, les investisseurs s'interrogent sur sa capacité à financer durablement sa croissance. Cette situation ravive les craintes d'une crise de financement dans les infrastructures d'IA, susceptible de provoquer un ralentissement des investissements et de peser sur l'ensemble du secteur technologique.
Résultat des courses, le principal indicateur de la santé de l’IA sur terre, l’indice Sud-Coréen Kospi, perd 7,5% ce matin. En parallèle le future Nasdaq abandonne 1,2% supplémentaire, les craintes autour de la croissance sont bien réelles sur les parquets de trading, illustrées notamment par la forte baisse du cours de l’argent (-5%) mais surtout par le repli marqué du rendement du 10 ans US, qui passe de 5,33% juste après la publication du CPI hier en début d’après-midi à 5,10% ce matin, un mouvement puissant et contre-intuitif de prime-abord, qui est en fait du «flight to safety», les investisseurs se réfugient là où ils peuvent, pourquoi donc croyez-vous que le SMI, notre bon vieil indice helvétique, gagne 1,45% hier? Le marché est amnésique et n’a aucune dignité, il se rue depuis quelques séances dans les valeurs qu’il a scrupuleusement répudiées depuis de nombreux trimestres, IA oblige, obligeait? Même le pétrole est impacté, le baril de Brent recule à 103,75 dollars ce matin, sans raison apparente, là encore les craintes de ralentissement de la demande mondiale produisent probablement leur effet.
Résumons: le marché change de peur. Après l’inflation et les taux élevés, les investisseurs redoutent désormais un ralentissement de la croissance mondiale, potentiellement aggravé par un essoufflement des investissements dans l’IA. La chute des rendements obligataires malgré un CPI supérieur aux attentes illustre ce changement de sentiment, tandis que les élections américaines de mi-mandat du 3 novembre ajoutent une dose d’incertitude à ce cocktail de bas étage.
L’indice S&P500 (SPX) réalise sa première baisse de plus de 1% depuis 52 séances, il faut remonter à janvier 2020 pour retrouver une telle série. On n’y croyait plus, la nouvelle tombe sur les prompteurs, le VIX est vivant, il respire encore et gagne 10% hier pour atteindre 16,87, c’est un bon début mais cela reste tout de même encore très calme. Au chapitre des secteurs, le podium du jour du SPX se compose de la santé, des biens de consommation de base et de l’énergie, tout le reste recule, le breadth du NDX est affreux, les volumes d’échanges en légère hausse, pas de quoi fouetter un trader cela dit, le marché n’est pas en mode panique ou liquidation, pour le moment on s’inquiète calmement, pour la suite on verra. En revanche la configuration technique de plusieurs indices se détériore hier, le SOX (semi-conducteurs) casse nettement sa moyenne mobile à 50 jours, il regarde désormais sa 200 jours (@10'555 points contre 11'684 pts en clôture). Le SPX joue dangereusement avec sa 50 jours et le RTY (le Russell2000 – les petites capitalisations) casse nettement sa propre 200 jours, pas bon ça. Quant au Nasdaq100 (NDX) il termine sa séance en-dessous des 30'000 points, 29'950 pts à la cloche, sa 50 dma guette à 29'862 pts.
Côté monnaies, le dollar commencer par décoller après le CPI d’hier, la paire EUR/USD chute à 1,1113 (rappelez-vous le support de 1,1111), pour rapidement remonter à 1,1218 actuellement. Un partout la balle au centre donc, ceci dit le momentum du billet vert semble intact face à l’euro.
L’or ne profite qu’un peu de la forte baisse des rendements obligataires, l’once gagne 40 dollars à 4145 dollars, cela dit en passant le métal jaune parvient à défendre son support de 4100 dollars.
Le calendrier macroéconomique est particulièrement chargé aujourd’hui, avec la production industrielle en zone euro à 11h00, suivie à 14h30 d’une série de statistiques américaines majeures: prix à la production (PPI), ventes au détail avec et sans automobiles, inscriptions hebdomadaires au chômage et indices manufacturiers Empire State et de la Fed de Philadelphie. Ces publications seront déterminantes pour évaluer la dynamique de croissance et les pressions inflationnistes aux États-Unis, ainsi que leurs implications pour la politique monétaire de la Fed. Les stocks des entreprises seront publiés à 16h00, suivis des stocks d’essence de l’EIA à 18h00. Enfin, Beth Hammack, présidente de la Fed de Cleveland, prendra la parole à 22h30.
L’actualité des entreprises est marquée par Ericsson, dont les bénéfices reculent et qui anticipe une pression persistante sur ses marges en raison du coût des intrants. Nestlé fait face à des poursuites aux États-Unis concernant la présence présumée d’arsenic dans des aliments pour bébés, tandis qu’UBS envisagerait de transférer son siège hors de Suisse en cas de durcissement des exigences de fonds propres, selon le Wall Street Journal. Dans l’industrie, la Commission européenne approuve l’opération entre Leonardo et Iveco, tandis que les dirigeants de Boeing et GE Aerospace rencontrent le secrétaire américain aux Transports pour discuter d’une réforme de la certification aéronautique face à la concurrence chinoise. Lockheed Martin prévoit de créer 6000 emplois aux États-Unis et d’augmenter sa production de munitions. SK Hynix conditionnerait son projet d’usine américaine à un assouplissement des restrictions sur les exportations d’équipements de fabrication de semi-conducteurs vers la Chine. Enfin, la saison des résultats se poursuit aujourd’hui avec notamment les publications de Charles Schwab, Prologis, Bank of New York Mellon et Interactive Brokers.
Cette nuit et ce matin en Asie, les indices reculent, hormis le Nifty50 qui progresse joyeusement de 1,65%. Tokyo chute de 4,9%, Hong Kong baisse de 1,27%, Shanghai abandonne 1,59% et Séoul s’effondre de 7,57%. Les futures SPX et NDX reculent de 0,4% respectivement 1,2%, tandis que l’Europe perd 0,9% dans les premiers échanges. Tiens donc, le SMI est en hausse de 0,56%...