Plus tôt cette semaine, le bitcoin était retombé aux alentours de 62'600 dollars alors que les Etats-Unis et l’Iran échangeaient de nouvelles frappes, et le CLARITY Act (le projet de loi sur la structure de marché que l’industrie attend depuis deux ans) venait de voir ses probabilités d’adoption en 2026 sur Polymarket chuter de plus de 70% à environ 24% en l’espace de quelques jours. Deux jours plus tard, le bitcoin repassait au-dessus de 65'000 dollars sur fond d’une inflation (CPI) plus modérée que prévu. Même projet de loi, mêmes fondamentaux, même semaine. Un prix totalement différent.
Ce contraste mérite qu’on s’y attarde, car il résume exactement l’histoire du trimestre qui vient de s’achever.
Le passé
Le deuxième trimestre s’est en réalité joué en deux temps. Dans un premier temps, un cessez-le-feu entre les Etats-Unis et l’Iran et la baisse des prix du pétrole ont ouvert une véritable fenêtre de risk-on: les crypto actifs ont progressé de près de 11%, et les flux vers les ETF sont redevenus positifs. Puis, à partir de la mi-mai, la tendance s’est inversée: les taux des obligations du Trésor à long terme ont dépassé 5%, les tensions géopolitiques sont réapparues et, c’est le point que les conseillers sous-estiment le plus souvent, les capitaux n’ont pas quitté les actifs risqués.
Ils se sont simplement redéployés vers un autre segment du risque: les valeurs liées aux infrastructures d’intelligence artificielle et l’introduction en bourse de SpaceX ont absorbé les flux perdus à la fois par les crypto actifs et par l’or. Les crypto actifs ont terminé le trimestre en baisse d’environ 15% sur le Nasdaq CME Crypto Index, une performance plus faible que celle de l’or (-14%) ou des matières premières au sens large (-9%), alors même que le Nasdaq 100 affichait une progression de +27,5%.
Je qualifierais cela de découplage, et non d’effondrement. Le volume des transactions sur l’écosystème crypto a atteint un sommet historique au deuxième trimestre, alors même que les prix reculaient: l’écart entre la capitalisation de marché et l’usage réel, mesuré par le ratio capitalisation de marché sur transactions, n’a jamais été aussi large. La valeur d’usage implicite se situe aujourd’hui nettement au-dessus de ce que le marché valorise réellement pour cette classe d’actifs.
Les perspectives à mi-année
Nos perspectives des marchés crypto 2026, publiées fin 2025, formulaient trois prévisions que nous réexaminons aujourd’hui:
- Le doublement de la capitalisation des stablecoins depuis 295 milliards de dollars: une prévision que nous révisons à la baisse. À environ 296 milliards de dollars, la capitalisation des stablecoins a très peu évolué depuis le début de l’année; pour autant, le volume des transactions du seul premier semestre 2026 dépasse déjà celui de l’ensemble de 2025, ce qui confirme que l’activité, elle, est bien réelle.
- La multiplication par dix des actifs réels tokenisés depuis 36 milliards de dollars: prévision en bonne voie, à 59 milliards de dollars, portée par la circulation d’actions tokenisées de SpaceX en amont de son introduction en bourse, une dynamique qui devrait s’accélérer à mesure que le cadre réglementaire se précise.
- La croissance du marché «IA-crypto» de 3 à 10 milliards de dollars: prévision en bonne voie, à 3,9 milliards de dollars; les infrastructures IA-crypto déjà construites sont bien réelles et s’appuient sur des acteurs majeurs comme Google, Visa et AWS.
Rien de tout cela ne dépend du bitcoin. C’est bien là tout l’enjeu.
Les risques, et pourquoi CLARITY n’est que la moitié de l’histoire
Trois risques méritent d’être examinés. Premièrement, un risque idiosyncratique lié à Strategy et à son action préférentielle STRC, si la pression sur les rendements venait à contraindre l’entreprise à relever son dividende en vendant du bitcoin à un moment défavorable. Deuxièmement, même si CLARITY est adopté, un scénario plausible verrait, à court terme, les flux se concentrer davantage encore sur le bitcoin plutôt que de s’élargir au reste de la classe d’actifs. Troisièmement, la politique monétaire, en particulier l’anticipation de hausses de taux, peut créer un environnement risk-off pour les crypto actifs.
Je ne sais pas si CLARITY sera adopté d’ici août. Personne ne le sait, pas même ceux qui citent cette semaine les probabilités de Polymarket avec assurance. Ce que je sais, en revanche, c’est que les progrès réglementaires aux Etats-Unis ne dépendent plus de ce seul projet de loi. La SEC a désigné les actifs numériques comme sa priorité stratégique principale pour la période 2026-2030. La CFTC a approuvé le premier contrat à terme perpétuel sur bitcoin réglementé sur une bourse américaine. Les régulateurs avancent sur les règles de KYC applicables aux stablecoins et sur la définition des swaps, d’une manière qui pourrait ouvrir la voie aux protocoles de contrats perpétuels et aux marchés prédictifs. CLARITY resterait important, mais le considérer comme le seul catalyseur encore en jeu serait une erreur.
Ce que cela signifie pour un portefeuille
C’est ici que je remettrais en question le réflexe consistant à attendre une clarification, législative ou autre, avant d’agir. Un bitcoin se négociant 20% ou plus en dessous de sa moyenne mobile à 200 jours s’est déjà produit par le passé, et la distribution des rendements à deux ans après ces épisodes a historiquement penché du côté positif, avec un écart important autour de cette médiane.
Que CLARITY franchisse ou non l’étape du Sénat dans les prochaines semaines, et que le bitcoin se situe au-dessus de 65'000 dollars ou en dessous de 60'000 dollars au moment où vous lirez ces lignes, aucun de ces scénarios ne change la thèse de fond: les crypto actifs deviennent une classe d’actifs dotée de sa propre structure interne, de ses propres indicateurs d’adoption et de ses propres bénéfices de diversification, distincts de tout actif isolé, de tout projet de loi isolé et du titre de l’actualité d’une semaine donnée.
Investir dans le marché. Ne pas chercher à prédire le cycle de l’actualité.
Les performances passées ne garantissent pas les résultats futurs. Les actifs numériques comportent des risques, y compris une possible perte du capital investi. Les investisseurs doivent tenir compte de leurs objectifs d’investissement et de leur tolérance au risque avant toute allocation.