Sous-investissement et surstockage mettent le cuivre sous pression

Gérard Reber

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«La crainte de futurs droits de douane a porté les stocks américains à des niveaux inhabituels, accentuant les tensions sur le marché mondial du cuivre», explique Matt Lodge, de Global X ETFs.

 

En douze mois, le prix du cuivre s’est envolé de près de 40% à Londres, passant d’environ 10’300 dollars la tonne début octobre 2025 à plus de 14’300 dollars de nos jours. «En moins d’un an, nous sommes entrés dans un univers complètement différent. Si nous avions eu cette discussion il y a un an, les prix actuels auraient paru inimaginables. Le record de 11’000 dollars était alors considéré comme un niveau exceptionnel», assurait Piotr Kulas, analyste spécialisé dans l’offre de cuivre chez Benchmark Mineral Intelligence lors d’une conférence tenue devant un parterre d’investisseurs et hébergée par IG Bank.

Cet envol des prix a des conséquences directes sur plusieurs pans de l’économie particulièrement gourmands en cuivre. C’est notamment le cas de l’industrie numérique et des secteurs liés à la transition énergétique. Pour comprendre cette explosion des tarifs et ses effets potentiels sur la croissance, nous en parlons avec Matt Lodge, stratège en investissement chez Global X ETFs.

Qu’est-ce qui justifie un tel envol des prix du cuivre?

Il s’explique notamment par un déplacement massif des stocks vers les États-Unis, où le surstockage est alimenté par la crainte de futurs droits de douane sur le métal raffiné. Envisagés à 15% dès 2027, ces droits pourraient passer à 30% dès 2028. Leur application restant incertaine, les négociants ont accéléré leurs livraisons pour faire entrer le cuivre sur le territoire américain.

Les stocks américains atteignaient environ 1,3 million de tonnes en juillet, tandis que les importations mensuelles culminaient à un niveau record de 225’000 tonnes, soit trois fois leur niveau habituel. Cette accumulation ne traduit toutefois pas une hausse équivalente de la consommation: le métal reste entreposé. Dans le même temps, les stocks du London Metal Exchange (LME) ont diminué de plus de moitié depuis leur pic de mai, accentuant les tensions sur la disponibilité du cuivre hors des États-Unis.

De quelle manière cette accumulation de cuivre aux États-Unis modifie-t-elle l’équilibre du marché mondial? 

Elle semble créer un déséquilibre géographique significatif et masquer une réalité importante: le marché mondial du cuivre raffiné s’annonce excédentaire en 2026, après avoir déjà enregistré en 2025 le surplus le plus important depuis au moins quinze ans. Mais, comme évoqué en début d’interview, une grande quantité de métal est actuellement immobilisée aux États-Unis, où la structure des prix n’incite pas à le réexporter.

Or, si l’on exclut les stocks américains, le déficit est estimé à 10’000 tonnes en 2025. Il pourrait atteindre 330’000 tonnes cette année si la dynamique actuelle se poursuit. Malgré des stocks mondiaux largement supérieurs au seuil de sécurité, estimé à deux semaines de consommation, les quantités disponibles pour les échanges hors des États-Unis figureraient donc parmi les plus faibles jamais enregistrées.

«Pour pouvoir y répondre et parvenir à un équilibre entre l’offre et la demande, il aurait fallu investir il y a quinze ans.»

Ce déséquilibre pourrait-il être à l’origine de futures pénuries de cuivre et de hausses des prix ?

Rappelons pour commencer qu’une offre qui stagne face à une demande soutenue favorise les producteurs de cuivre, qui bénéficient de prix de plus en plus élevés sans nécessairement accroître leurs volumes de production. Quant aux déficits attendus, ils ne doivent pas être confondus avec des pénuries, peu probables au vu des stocks chinois et américains. L’enjeu sera donc moins l’épuisement des stocks disponibles qu’une réévaluation continue du prix du cuivre pour refléter les tensions entre l’offre et la demande. Une évolution que le marché semble déjà anticiper.

L’explosion actuelle des prix n’est-elle pas aussi due à un sous-investissement de longue date dans de nouvelles capacités d’extraction? 

Sur les quinze dernières années, les investissements destinés à accroître la production n’ont en effet pas progressé. Des dépenses ont toutefois été engagées pour maintenir les capacités existantes: les investissements totaux ont donc augmenté, mais ceux consacrés à l’augmentation de la production ont, dans l’ensemble, stagné sur cette période.

Le problème, c’est que la demande risque désormais d’augmenter très rapidement. Pour pouvoir y répondre et parvenir à un équilibre entre l’offre et la demande, il aurait fallu investir il y a quinze ans. Car il faut presque deux décennies pour développer une mine de cuivre. La majorité des producteurs ne cherchent d’ailleurs même pas à développer de nouvelles capacités d’extraction, mais préfèrent acheter des mines déjà en exploitation.

Est-il juste de dire que la croissance de l’offre provient uniquement des Chinois?

Alors que la production de BHP, Codelco et Freeport-McMoRan a globalement stagné depuis 2010, celle de Zijin, CMOC et MMG est passée de 140’000 à 1,8 million de tonnes en quinze ans. La croissance récente de l’offre mondiale de cuivre repose certes sur la Chine, mais aussi sur l’essor minier d’un pays: la République démocratique du Congo (RDC).

Sans la RDC, la production mondiale n’aurait augmenté que de 900’000 tonnes depuis 2017, soit environ 0,6% par an, un rythme bien inférieur à celui de la demande. En intégrant la contribution de ce pays, cette hausse atteint 3,1 millions de tonnes, soit 1,8% par an. Des groupes chinois, dont de nombreuses entreprises peu connues, jouent toutefois aussi un rôle dans cette expansion congolaise.

Une offre qui ne parvient plus à répondre aux besoins du marché… 

L’essor des infrastructures d’intelligence artificielle accentue fortement la pression sur le cuivre, avec des besoins sans cesse réévalués à la hausse à mesure que les géants technologiques augmentent leurs budgets. Depuis le début de l'année, malgré les chocs inflationnistes et les risques pesant sur la croissance, les dépenses d’investissement des hyperscalers ont presque doublé. Cette accélération stimule la demande de matières premières nécessaires au développement des capacités de production d’électricité et des réseaux.

Depuis 2024, l’électricité représente le premier débouché du cuivre, devant la construction et les machines industrielles. La consommation de cuivre liée à ces infrastructures devrait passer de 6 millions de tonnes en 2015 à environ 14 millions en 2035. Les réseaux, les lignes et les transformateurs restent largement prépondérants. En parallèle, les besoins liés à la production d’électricité seraient multipliés par cinq, tandis que de nouveaux usages émergent, notamment dans le stockage et les centres de données.

Ces derniers auraient consommé directement 440’000 tonnes de cuivre en 2025 et devraient en absorber 500’000 tonnes en 2026, puis 700’000 tonnes en 2030 et un million en 2040, sans compter les installations de production électrique qui les alimentent. Principalement portée par les États-Unis, la Chine et les grands opérateurs du numérique, les besoins des centres de données restent modestes à l’échelle du marché. Mais la progression est rapide, ce qui devrait accentuer les tensions sur l’approvisionnement en cuivre.

Dans un tel contexte de prix élevés et de déséquilibre géographique des stocks, existe-t-il d’autres métaux pouvant remplacer le cuivre dans certains usages?

Deux métaux se démarquent comme substituts potentiels au cuivre. L’argent, d’abord, qui a l’avantage d’être un meilleur conducteur, mais qui reste trop coûteux. L’aluminium, ensuite, qui est perçu comme le substitut par excellence. Moins conducteur, ce dernier nécessite des quantités plus importantes, ce qui impose des contraintes d’espace, notamment dans les véhicules électriques et les centres de données. À noter que les prix de l’aluminium ont également fortement augmenté. Son adoption dépend donc autant de son prix que de l’usage envisagé.

Bien qu’une substitution du cuivre par l’aluminium ait déjà eu lieu à grande échelle, notamment dans certaines applications électriques, cela n’a pas empêché la consommation mondiale de cuivre raffiné d’augmenter d’environ 80% depuis 2000. Certaines projections indiquent que les besoins pourraient réduire en intensité, grâce à l’amélioration de l’efficacité des équipements et à l’utilisation de matériaux de substitution. Malgré cela, les moteurs de croissance de la demande semblent beaucoup plus puissants que les facteurs qui réduisent les besoins en cuivre. 

Le recyclage du cuivre pourrait-il atténuer la pression sur les prix?

Il pourrait contribuer à atténuer les tensions sur l'offre à terme, même si son impact sur les prix dépendra également de la demande et de la disponibilité des ressources primaires. Le cuivre pouvant être recyclé à l'infini sans perdre ses propriétés chimiques ou physiques, il offre des opportunités considérables aux raffineries et aux fonderies capables de le récupérer et de le purifier. La hausse des prix pourrait favoriser le développement de cette activité en améliorant la rentabilité du recyclage, même si celle-ci reste tributaire des coûts de collecte, de traitement et d’énergie. 

Le recyclage pourrait donc constituer un levier stratégique pour garantir l’approvisionnement en cuivre, en particulier en Europe, où la production minière est limitée mais où des quantités importantes de ce métal sont présentes dans les équipements et les infrastructures. D’après certaines projections, le cuivre recyclé pourrait représenter environ la moitié de l’offre mondiale d’ici 2050, contribuant ainsi à réduire le risque de pénurie.

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