La microfinance mise sur la transition énergétique

Gérard Reber

4 minutes de lecture

Un accès facilité au microcrédit constitue un levier essentiel pour rendre la transition énergétique accessible au plus grand nombre, affirme Louiza Savchenko de MK Global Kapital.

 

Une part essentielle de la transition énergétique se joue aujourd'hui à une tout autre échelle: celle des petits entrepreneurs, des exploitants agricoles et des ménages des pays émergents, encore largement exclus des circuits financiers traditionnels. Avec plus de 150 millions d'emprunteurs dans le monde, la microfinance est devenue un levier majeur pour financer cette transition «du dernier kilomètre».

À condition, toutefois, que le développement des prêts verts ne se fasse pas au détriment de la mission première du secteur: offrir un accès au crédit à ceux qui en ont le plus besoin. Décryptage de cette évolution avec Louiza Savchenko, membre du conseil d'administration et Chief Legal Officer de MK Global Kapital.

On parle beaucoup de transition énergétique dans les pays occidentaux, mais cette transition ne se limite pas à nos économies et concerne l’ensemble de la planète…

La transition énergétique ne se joue effectivement pas uniquement dans les centres financiers ou lors de grandes conférences internationales, mais bien et surtout, sur le terrain. Elle se construit dans les villages ruraux, dans les petites exploitations agricoles et à travers les décisions d’investissement quotidiennes d’entrepreneurs longtemps restés à l’écart des circuits financiers traditionnels.

Pour des millions de ménages et de petites entreprises actifs dans les marchés émergents, la durabilité n’est pas un objectif ESG abstrait. Elle concerne directement l’accès à l’énergie, la résilience économique et, parfois, la survie. La véritable question n’est donc plus de savoir si cette transition doit avoir lieu, mais comment la rendre financièrement accessible.

Dans son ensemble, que pèse aujourd’hui la microfinance et que représente actuellement cette partie consacrée aux enjeux climatiques et énergétiques?

La microfinance a largement dépassé son cadre d’origine. Elle touche aujourd’hui plus de 150 millions d’emprunteurs actifs dans le monde, alors que plus d’un milliard d’adultes restent insuffisamment servis par le système financier traditionnel. Les portefeuilles de prêts du secteur se chiffrent désormais en centaines de milliards de dollars.

La part consacrée aux enjeux climatiques et énergétiques demeure encore limitée, dans la plupart des portefeuilles, elle représente toujours moins de 10%, mais il s’agit du segment qui connaît la croissance la plus rapide. Dans notre propre activité, les prêts verts représentent déjà près de 10% du portefeuille de Bailyk Finance au Kirghizistan, ce qui montre que la demande est réelle et peut se développer à grande échelle plutôt que de rester marginale. La microfinance constitue donc un levier essentiel pour rendre la transition énergétique accessible au plus grand nombre. 

Cette évolution du rôle de la microfinance ne risque-t-il pas de limiter l’accès au crédit à des projets qui ne seraient pas forcément verts? Comment éviter certaines dérives idéologiques?

C’est un risque réel, et il mérite d’être reconnu comme tel. Si le qualificatif «vert» devient le critère déterminant pour décider qui a accès au crédit et qui en est privé, alors la transition cesse d’être inclusive et commence à exclure précisément les populations que la microfinance a vocation à servir. Ce serait une erreur majeure. Pour éviter cet écueil, il faut respecter un principe simple: l’accès au financement et les besoins de l’emprunteur doivent rester prioritaires; l’option verte vient s’y ajouter, elle ne doit jamais être imposée comme une condition préalable.

Un agriculteur ayant besoin de fonds de roulement ne devrait pas se voir refuser un prêt au motif que celui-ci ne présente pas de dimension environnementale particulière. Notre rôle consiste à élargir les possibilités offertes aux emprunteurs, en rendant accessibles et abordables des équipements plus performants, des machines plus efficientes ou des solutions fondées sur les énergies renouvelables, tout en continuant à financer les activités économiques ordinaires qui font vivre les économies locales.

La durabilité doit élargir les choix, non les restreindre. Dès lors qu’elle devient idéologique plutôt que pragmatique, elle perd à la fois sa crédibilité et son efficacité.

Quels types d’investissements sont aujourd’hui financés?

Nous observons une forte croissance de la demande de financements destinés aux systèmes d’énergie renouvelable, aux équipements agricoles économes en énergie, aux véhicules électriques et hybrides ainsi qu’aux pratiques agricoles adaptées aux défis climatiques. Et les besoins en capitaux sont énormes. Car dans de nombreux marchés émergents, les régions rurales disposent d’une couverture limitée des réseaux énergétiques, de systèmes de transport vieillissants et d’un accès insuffisant aux équipements modernes.

Concrètement, comment la microfinance aide-t-elle les particuliers et les petites entreprises?

Elle leur permet d’adopter directement des technologies plus propres dans le cadre de leurs activités quotidiennes. Un agriculteur peut, par exemple, financer par leasing un équipement moderne à faibles émissions selon des modalités adaptées à la saisonnalité de ses revenus. Un entrepreneur du secteur des transports peut accéder à des véhicules hybrides sans supporter des coûts initiaux prohibitifs. Les ménages ruraux peuvent également financer des améliorations permettant de réduire leur consommation énergétique, avec des bénéfices immédiats sur leurs dépenses et leur qualité de vie.

Dans des pays comme la Roumanie, la Moldavie, le Tadjikistan ou le Kirghizistan, l’agriculture constitue à la fois un moteur économique et un pilier de la stabilité sociale. Pourtant, les modèles agricoles traditionnels reposent encore souvent sur des équipements obsolètes, une utilisation inefficace de l’énergie et des capacités de financement limitées. En facilitant l’accès à des prêts agricoles verts et à des solutions de leasing adaptées, les institutions financières peuvent accélérer l’émergence d’écosystèmes agricoles plus durables tout en soutenant les moyens de subsistance des populations rurales.

L’impact se limite-t-il au secteur agricole?

Absolument pas. La microfinance génère également un impact environnemental mesurable dans d’autres secteurs, notamment celui de la mobilité. Les sociétés de leasing présentes sur nos marchés financent un nombre croissant de véhicules électriques et hybrides. Parallèlement, les modèles de mobilité partagée peuvent contribuer à réduire les embouteillages et les émissions dans les centres urbains. Cette transition décentralisée est particulièrement pertinente dans les villes émergentes, où l’urbanisation rapide exige des alternatives concrètes à des systèmes de mobilité fortement consommateurs de ressources.

En quoi la microfinance pourrait-elle aider à accélérer la transition énergétique?

En accomplissant ce que la finance à grande échelle ne peut pas accomplir: atteindre le dernier kilomètre. La transition ne se réalisera pas uniquement grâce aux grands projets d’infrastructure et aux programmes publics. Elle dépendra aussi de millions de petites décisions: un agriculteur qui adopte un équipement plus performant, un ménage qui améliore l’isolation de son logement ou un transporteur qui passe à un véhicule hybride. 

La microfinance est le canal qui transforme les capitaux dédiés au climat en adoption concrète sur le terrain, dans des régions où les institutions financières traditionnelles sont rarement présentes. Sa force réside dans l’agrégation. Pris individuellement, ces prêts sont modestes; collectivement, ils transforment des économies locales entières. 

À quel point la Suisse reste-elle un acteur important dans la microfinance?

Elle joue un rôle central, et cela devrait rester ainsi. Environ un tiers des investissements mondiaux en microfinance, soit près de 38%, sont gérés depuis la Suisse, et les trois principaux gestionnaires spécialisés, BlueOrchard, responsAbility et Symbiotics, sont tous suisses. Autour d’eux s’est développé un écosystème solide: des organismes tels que le SECO et la DDC, Swiss Sustainable Finance, ainsi qu’un pôle Genève–Zurich qui bénéficie de deux décennies d’expérience dans ce domaine.

Mais l’importance de la Suisse ne se résume pas aux capitaux qu’elle mobilise. Sa contribution la plus durable réside dans l’élaboration de standards en matière de mesure d’impact, de transparence et de reporting, car c’est là que se joue en définitive la crédibilité du secteur. C’est précisément pour cette raison que nous collaborons avec les institutions suisses, notamment dans le cadre de nos travaux avec Swiss Sustainable Finance sur les méthodes d’évaluation rigoureuse de l’impact.

La microfinance est-elle intéressante sur le plan de l'investissement et de sa rentabilité?

La microfinance n’a jamais été une classe d’actifs destinée à maximiser le rendement, et elle ne devrait pas être présentée comme telle. Son attrait repose sur une combinaison différente: des rendements absolus stables, une volatilité très faible et une corrélation limitée avec les marchés traditionnels, soutenus par des taux de remboursement qui dépassent 95% dans les institutions bien gérées. Il s’agit avant tout d’un outil de diversification qui finance l’économie réelle. C’est là tout son intérêt.

Elle n’est toutefois pas dépourvue de risques. Le risque de change, le risque pays et les cycles de crédit locaux sont bien réels. Les dernières années ont montré ce qui se produit lorsque la croissance prend le pas sur la discipline dans un marché donné: les impayés augmentent, les financements se raréfient et les portefeuilles se contractent. L’expansion du secteur a aussi comprimé les rendements, comme dans tout marché arrivé à maturité: davantage de capitaux, une concurrence accrue et des écarts de rendement plus faibles par rapport aux instruments conventionnels.

L’évolution la plus importante concerne toutefois la dispersion des performances. Aujourd’hui, les rendements dépendent beaucoup moins de la classe d’actifs elle-même que de la qualité de la gouvernance et de la discipline de souscription propres à chaque institution. La microfinance demeure attractive, mais grâce à la sélection des acteurs, et non parce que l’ensemble du secteur offrirait mécaniquement de bonnes performances.

La situation est-elle similaire pour la microfinance verte?

Un emprunteur rembourse son crédit grâce aux flux de trésorerie générés par son activité, et non grâce à l’étiquette apposée sur son prêt. Les fondamentaux du risque de crédit restent donc identiques. Si tant est que l’aspect environnemental ait un effet, il tend plutôt à renforcer la capacité de remboursement: des équipements plus efficients réduisent les coûts, tandis que des machines plus modernes améliorent les rendements. Mais les investisseurs ne devraient pas s’attendre à une prime verte, et les institutions ne devraient pas en promettre une.

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