Dette française: des points d’entrée à saisir

Romain Thomas

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Pour Florence Barjou, directrice des investissements de Crédit Agricole Assurances, la remontée des taux français et l’écartement du spread OAT-Bund reflètent une prime de risque politique temporaire.

 

Malgré les interrogations des investisseurs concernant la dette publique française, le pays dispose de fondamentaux solides pour traverser cette période d’incertitude.

Comment interprétez-vous la récente remontée des rendements des OAT et l’élargissement du spread avec le Bund allemand? En clair, s’agit-il d’un simple ajustement de marché ou des prémices d’une remise en cause plus profonde du risque souverain français?

La hausse des taux français s’inscrit dans un mouvement global, non spécifique à la France. Les rendements américains, allemands et japonais ont tous augmenté cet été, en lien avec les risques inflationnistes associés à la crise au Moyen-Orient, mais également les besoins de financement significatifs des «Hyperscalers IA». En ce qui concerne le «spread» français, son écartement est lié à une prime de risque politique temporaire, liée à l'incertitude électorale et budgétaire. Les fondamentaux français restent solides. L'écart entre croissance nominale (3%) et taux moyen de la dette (2,5% si l’on rapporte les charges d’intérêt au PIB) demeure favorable. Nous ne voyons pas de remise en cause profonde du crédit souverain français. Les rendements actuels offrent même une opportunité attrayante pour les investisseurs de long terme.

Quels instruments ou stratégies un investisseur institutionnel peut-il mettre en œuvre pour se prémunir contre une nouvelle dégradation de la note de la France ou une détérioration de sa perception par les marchés?

Notre approche privilégie structurellement la diversification des portefeuilles et une gestion disciplinée des maturités et des flux d’investissement. Notre horizon de long terme et nos règles comptables nous permettent d'absorber la volatilité sans réaction procyclique. La hausse des rendements est structurellement favorable à la performance que nous pouvons générer. Les derniers mouvements de marché représentent pour nous des points d’entrée. Nous avons été acheteurs d’OATs, ce qui traduit notre conviction constructive. Les marchés des OAT restent profonds, ce qui limite les risques de liquidité.

Existe-t-il un niveau de perte maximale («maximum drawdown») ou de volatilité à partir duquel certains investisseurs seraient mécaniquement contraints de réduire leur exposition aux OAT?

Les indicateurs de marché restent très éloignés des niveaux de crise. Le spread OAT-Bund, bien qu'élargi, demeure gérable pour un investisseur institutionnel de long terme. Au vu de notre temps d’investissement très long, nous avons la capacité d’absorber la volatilité court terme. C’est précisément ce qui nous permet de saisir les points d'entrée favorables. C'est une différence fondamentale entre un investisseur de long terme et un gestionnaire tactique, comme un fonds spéculatif, qui peut être dans l’obligation de vendre ses positions.

«Les rendements actuels offrent même une opportunité attrayante pour les investisseurs de long terme».

Le spread OAT-Bund est-il en train de devenir un véritable indicateur avancé de la soutenabilité des finances publiques françaises?

Le spread reflète avant tout la prime de risque politique conjoncturelle. La soutenabilité de la dette repose sur des fondamentaux structurels: l'écart croissance-taux d'intérêt, la maturité moyenne de la dette (9 ans), et la solidité du cadre institutionnel. Ces éléments restent favorables. Le spread peut s'élargir temporairement sans remettre en cause la trajectoire de long terme de la dette française.

Si le spread OAT-Bund continuait de se creuser, à partir de quel niveau pourrait-on assister à une dynamique autoentretenue, dans laquelle la hausse du coût de financement viendrait elle-même aggraver la trajectoire de la dette?

La question suppose un scénario de crise de confiance. Or, plusieurs facteurs nous en éloignent: l'épargne domestique abondante, la profondeur du marché des OAT, la reconnaissance croissante de la nécessité d'un ajustement budgétaire, et la solidité des fondamentaux économiques. La Grèce en 2010 n'avait pas ces protections. La France les a. C'est une différence structurelle majeure.

Au cours des six à douze derniers mois, avez-vous procédé à des ajustements tactiques ou stratégiques de votre allocation obligataire? La pondération de la dette souveraine française a-t-elle été revue à la hausse ou à la baisse, et pourquoi?

Nous avons maintenu notre conviction sur les OAT tout en restant vigilants. Plutôt que de réduire, nous avons saisi les opportunités créées par la volatilité. Notre pondération en dette souveraine française reflète à la fois la solidité des fondamentaux et les rendements désormais attractifs. C'est une position constructive, pas une fuite. Cette discipline de long terme est ce qui crée de la valeur pour nos clients.

Les événements récents vous ont-ils conduits à mettre en place des dispositifs spécifiques pour vous prémunir contre un scénario de crise de confiance comparable, même partiellement, à celui observé en Grèce durant la crise des dettes souveraines?

Notre première protection est l'analyse rigoureuse des risques. Nous distinguons clairement la prime de risque politique temporaire d'une dégradation du crédit souverain. Deuxièmement, notre diversification géographique et sectorielle limite l'exposition concentrée. Troisièmement, notre horizon de long terme nous permet de ne pas être vendeurs en panique. Enfin, la structure même de l'économie française – diversifiée, compétitive, bien dotée en capital humain – rend un scénario grec non applicable.

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