Un marché de croissance tend les bras aux gérants d’actifs, celui des Single Family Offices (SFO). La Suisse compte désormais environ 300 single family offices, selon la nouvelle étude «The Swiss Single Family Office Landscape» réalisée par l'Université de Saint-Gall, l'UBS et la SFOA. Ces Single Family Offices gèrent 785 milliards de francs suisses, soit environ 30% de plus qu'en 2023. La fortune des SFO suisses représente ainsi plus de 90% du PIB suisse.
Les gestionnaires d’actifs institutionnels y voient une réelle opportunité. Allianz Global Investors souhaite d’ailleurs développer systématiquement cette activité. Björn Jesch, ancien directeur des investissements mondial et CEO de DWS Suisse, puis plus récemment Head of Family Office Coverage, pilote le développement de l’activité Family Office depuis quelques mois. Il répond aux questions d’Allnews:
Pourquoi Allianz Global Investors entend-il développer le segment des single family offices en Suisse?
La Suisse est l’un des principaux pôles mondiaux de gestion de fortune, doté d’un marché des family offices individuels vaste et de plus en plus sophistiqué. À mesure que les family offices gagnent en taille et en complexité, leurs besoins en matière d’investissement s’institutionnalisent de plus en plus, notamment dans des domaines tels que l’allocation d’actifs, la gestion des risques et les marchés privés. Nous voyons un potentiel considérable à accompagner ces clients grâce à notre expertise mondiale en matière d’investissement, à nos vastes capacités et à nos solutions sur mesure.
Dans le cadre de notre stratégie de croissance, nous avons donc identifié les family offices individuels comme une priorité stratégique et mis en place, il y a trois mois, une structure dédiée à ce segment.
À titre personnel, je travaille dans le secteur de l’investissement depuis plus de 33 ans, dont huit ans en Suisse chez Credit Suisse et DWS. J’ai rejoint Allianz Global Investors en septembre 2025 en tant que directeur des produits et me concentre davantage sur le marché suisse depuis juillet, contribuant ainsi à la réalisation de nos ambitions dans ce segment important.
Pourquoi est-ce si attractif pour un asset manager tel que vous?
Les family offices individuels nous intéressent tout particulièrement, car ils allient des volumes d’investissement importants à des capitaux à long terme, une grande autonomie décisionnelle et des besoins d’investissement de plus en plus sophistiqués. Ils raisonnent souvent en termes de générations plutôt qu’en trimestres, ce qui correspond parfaitement à notre propre philosophie d’investissement.
À mesure que les family offices se professionnalisent, ils recherchent de plus en plus des solutions d’investissement spécialisées, notamment l’accès aux marchés privés, aux co-investissements et aux stratégies d’investissement thématiques, ainsi qu’une expertise institutionnelle en matière de construction de portefeuille et de gestion des risques.
C’est là qu’Allianz Global Investors peut apporter une valeur ajoutée significative. Forts du soutien du groupe Allianz, de près de 30 ans d’expérience sur les marchés privés et d’une expertise approfondie en matière d’investissement institutionnel, nous sommes bien placés pour répondre à ces besoins. Nous investissons aux côtés d’Allianz depuis des décennies, ce qui nous donne accès à des opportunités d’investissement, à des réseaux et à une expertise particulièrement pertinents pour les investisseurs avertis.
Nous comprenons l’importance de préserver et de faire fructifier le patrimoine au fil des générations tout en gérant les risques avec prudence. Cette forte convergence de nos philosophies d’investissement constitue une excellente base pour établir des partenariats à long terme avec des family offices individuels.
«Les family offices individuels nous intéressent tout particulièrement, car ils allient des volumes d’investissement importants à des capitaux à long terme».
Comment ce marché des SFO s’est-il développé?
Le développement des SFO n’est pas nouveau, mais il a pris progressivement de l’ampleur dans le sillage de l’augmentation des patrimoines privés et de l’exposition aux marchés d’actions. Le nombre de SFO s’est accru et les plus grands SFO ont augmenté leur taille et sont devenus encore plus professionnels. Ils disposent de structures similaires à celles des investisseurs institutionnels.
Pourquoi la Suisse reste-t-elle attractive malgré la concurrence internationale?
La concurrence exercée par des places financières telles que Singapour, Hong Kong, Dubaï ou Milan s'intensifie. Pourtant, la Suisse reste une plaque tournante de premier plan pour les family offices. Ils apprécient: la stabilité politique, la sécurité juridique, un environnement favorable aux investisseurs, un vivier de talents unique, un réseau dense de banques, de gestionnaires d’actifs, de juristes, d’experts fiscaux et de spécialistes des family offices. Pour beaucoup d’entre eux, la neutralité de la Suisse est un aspect crucial.
Par ailleurs, l’étude SFOA met en évidence une forte concentration à Zurich et à Zoug. Plus de la moitié des family offices participants y sont implantés. La concentration de savoir-faire et de réseaux crée une économie d’échelle que les pôles de family offices plus récents ont du mal à reproduire.
Pour les gestionnaires d’actifs, cela signifie que, malgré la concurrence mondiale, la Suisse reste l’un des principaux points d’accès aux fortunes familiales importantes à l’échelle mondiale.
Est-ce que la fin de Credit Suisse a modifié le marché pour les Family Offices en Suisse?
Les changements récents sur la place financière suisse n'ont pas réduit la progression des Single Family Offices. Au sein de chaque grande banque existent des équipes dédiées. Des ajustements se sont opérés, mais le marché des SFO a poursuivi sa progression.
Pourquoi investissez-vous aujourd’hui sur ce segment?
Nous pensons qu’il s’agit d’un segment intéressant pour Allianz GI parce qu’il représente un segment en croissance constante et qu’il fait preuve d’une grande professionnalisation de ses structures. Les banques privées ont naturellement entretenu des relations étroites avec ce segment, grâce aux liens bien établis entre leurs activités de gestion de patrimoine et ce segment.
Allianz GI est en effet majoritairement orienté sur la clientèle institutionnelle puisqu’elle forme 60% de nos 650 milliards d’euros d’actifs. Nos processus à l’égard des entreprises, des institutions et des caisses de pension sont bien établis. Le moment est donc bien choisi parce que le monde des SFO s’est nettement institutionnalisé. Si la majorité des family offices reste sous le contrôle des familles propriétaires, bon nombre d’entre eux emploient parallèlement un PDG externe et des équipes d’investissement professionnelles. L’étude montre en outre que, bien que les family offices soient organisés de manière allégée, ils font appel de manière ciblée à des spécialistes externes pour les questions fiscales, juridiques ou d’investissement.
Le monde des SFO est à la recherche de gérant stables, expérimentés, au bénéfice d’un bon track record en particulier dans les actifs des marchés privés. Nous gérons environ 100 milliards d’actifs dans ce domaine regroupant la dette privée, le private equity et les infrastructures. Notre track record s’étend sur plusieurs décennies. Nous pouvons ainsi nous distinguer des banques privées. Je pense aux co-investissements et à la participation aux processus de due diligence.
Mon expérience me permet aussi de bien comprendre les besoins des SFO. J’ai longtemps été directeur des investissements et je connais tous les aspects liés au dialogue stratégique avec les institutionnels.
Combien d’actifs sous gestion disposez-vous avec les SFO?
Nous avons mis en place notre structure dédiée aux «Single Family Offices» il y a trois mois, en nous appuyant sur les relations existantes avec nos clients de ce segment. Nous y voyons un potentiel de croissance important et avons donc fait des «Single Family Offices» une priorité stratégique.
Historiquement, notre activité en Suisse s'est articulée autour de deux piliers principaux: le marché de gros, au service des banques privées et des gestionnaires d'actifs, et la clientèle institutionnelle, notamment les fonds de pension, les entreprises et les compagnies d'assurance. Nous complétons désormais ces activités bien établies par une orientation plus ciblée vers les family offices, ce qui nous permet de mieux répondre à leurs besoins spécifiques en matière d'investissement et de renforcer encore notre présence sur le marché suisse.
Quelles sont les différences de besoins entre les SFO et les institutionnels?
La différence porte sur le degré de réglementation. Les institutionnels font face à davantage de contraintes, notamment en termes de gestion des risques et de directives de placements. Les SFO ont une plus grande marge de manoeuvre. Ils peuvent investir dans le capital-risque, dans les hedge funds ou dans des produits à levier. Cette liberté d’action a pour conséquence que chaque Family Office se distingue des autres, par l’expérience, la taille, la famille, l’engagement.
«Le nombre de SFO s’est accru et les plus grands SFO ont augmenté leur taille et sont devenus encore plus professionnels.»
Pourquoi ont-ils besoin d’Allianz GI dans l’allocation d’actifs ou dans les marchés privés?
De nombreux family offices individuels disposent d’équipes d’investissement très expérimentées; notre rôle n’est donc pas de remplacer leur expertise, mais de la compléter par des perspectives supplémentaires, des compétences spécialisées et un accès à des opportunités d’investissement.
Par exemple, je peux m’engager personnellement auprès des family offices sur leur stratégie d’investissement, en m’appuyant sur plus de 20 ans d’expérience en gestion de portefeuille et en allocation d’actifs. Au-delà de cela, nous disposons de notre entité «risklab», une équipe d’environ 60 spécialistes qui fournissent une analyse approfondie des risques de portefeuille, de l’allocation d’actifs et de l’intégration des marchés privés. Ils peuvent également simuler la performance potentielle des portefeuilles selon différents scénarios de marché, aidant ainsi les family offices à prendre des décisions d’investissement plus éclairées.
Sur les marchés privés, notre longue expérience et la solidité du groupe Allianz nous donnent accès à un vaste réseau de commandités, d’opportunités de co-investissement et de décideurs de haut niveau en matière d’investissement. Cela nous permet d’offrir aux family offices non seulement des produits d’investissement, mais aussi des informations précieuses, des relations et des opportunités qui seraient autrement difficiles à obtenir.
En fin de compte, nous souhaitons être un partenaire de référence pour les family offices, en les accompagnant dans leurs décisions d’investissement et en leur apportant une expertise de niveau institutionnel chaque fois que cela apporte une valeur ajoutée.
Dans quel domaine Allianz GI ne serait pas la bonne adresse?
Nous n’avons peut-être pas l’offre la plus risquée du marché. De plus jeunes entreprises sont capables de mettre à disposition des produits de dette privée plus risqués. AllianzGI n’est pas connu pour être un cowboy. Notre positionnement porte sur la fiabilité, l’expérience, un risque limité et la stabilité.
Est-ce que les coûts diffèrent de ceux des institutionnels?
Les coûts sont très proches de ceux des institutionnels. Ils sont surtout très flexibles et dépendent de la taille et de la complexité. Nous n’avons pas de frais standardisés. La pression sur les coûts est une tendance de fond, même si elle est moindre que dans les investissements passifs.
L’incertitude est grande sur les marchés. L’approche 60/40 est remise en cause. Quelle est votre opinion?
Les convictions sont très diverses à ce sujet. Certains investisseurs restent confiants dans la capacité des acteurs de l’IA à monétiser leurs investissements. L’endettement des hyperscalers devrait se normaliser.
Notre scénario central ne prévoit ni un éclatement de ce que certains appellent une bulle spéculative ni une crise de la zone euro. Mais les risques sont plus élevés qu’il y a 6 mois.
La capacité à supporter un risque d’un Single Family Office est plus élevée que celle d’une caisse de pension ou d’une institution.
Quels sont les thèmes les plus discutés en ce moment?
Il s’agit des ETF actifs, de la Chine (A-Shares ou China Tech) pour diversifier les risques hors de la Tech américaine et le marché secondaire de la dette privée.
Quelles sont les prochaines étapes de votre stratégie à court et à moyen terme?
Les SFO ont pour particularité de préserver leur sphère privée, donc de ne pas spécifier le nom des familles concernées et d’autres données privées. La situation est différente d’une caisse de pension. Pendant les deux premières années de notre engagement, je dois d’abord agrandir mon réseau, créer un dialogue et présenter l’offre d’Allianz GI aux SFO en Suisse, sachant que notre projet s’inscrit dans une optique à long terme. Nous devons établir et renforcer les liens de confiance avec les SFO.
Est-ce que de telles entités d’Allianz GI existent hors de Suisse?
Il existe une équipe dédiée en Allemagne, mais par sa structure l’organisation décidée pour la Suisse est unique au sein du groupe. C’est un travail de pionnier. S’il réussit, nous le reprendrons dans d’autres régions, en Asie ou ailleurs.
Compte tenu de la taille et du niveau de sophistication du marché suisse des family offices, ce pays constitue un cadre idéal pour lancer cette initiative. Si ce modèle s’avère fructueux, nous y voyons un potentiel considérable pour le reproduire dans d’autres régions. En ce sens, la Suisse n’est pas seulement un marché stratégiquement important pour nous, mais aussi un pionnier dans l’élaboration d’une approche qui pourrait, à terme, être adoptée à plus grande échelle au sein du groupe.
Quel est le rôle du franc suisse auprès des SFO?
Tout dépend de l’origine de la famille. Vient-elle de Suisse et sa fortune est-elle issue de l’immobilier, ou la famille s’est-elle déplacée en Suisse après avoir rencontré un succès économique dans le monde des entreprises? Ensuite, la monnaie devient un composante clé des décisions. J’ai rencontré plusieurs SFO désirant prendre en compte plusieurs monnaies parce qu’elles ont déjà une présence ailleurs, comme à Dubaï ou à Singapour. La couverture des risques de change est importante pour elle. Allianz GI peut les aider sur ce point. Cela dépend aussi de la croissance de la famille et de ses composantes. Tous les scénarios sont possibles.
Quels sont les principaux risques à éviter en ce moment?
Cela dépend des différents portefeuilles. S’ils sont très portés sur la dette souveraine, la duration est décisive. Le plus grand défi porte sur l’avenir des bons du Trésor américain à 10 ans, sur l’inflation et la dette publique, ensuite sur le devenir de la hausse de l’IA. Pour moi, ce n’est pas une bulle spéculative.
Notre vue insiste sur le besoin d’une grande diversification pour réduire l’exposition à l’IA, sans nécessairement réduire fortement les risques.