Prévoyance: les réformes restent indispensables

Yves Hulmann

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Avec des gains de 6,5% de janvier à avril, les caisses de pension suisses ont compensé les pertes de 2018, relève Heinz Rothacher de Complementa.


Heinz Rothacher, directeur de Complementa.

A peine la réforme fiscale et du financement de l'AVS (RFFA), qui prévoit aussi le versement 2 milliards de francs au fonds AVS dès 2020, a été acceptée, le débat sur les différentes réformes à envisager dans les domaines des premier et deuxième pilier a déjà repris. Ainsi, deux jours après le scrutin, l’Union patronale suisse (UPS) a ainsi proposé de relever progressivement l'âge de la retraite en quatre étapes jusqu'à 65/65 ans en 2025, avec en parallèle une augmentation de 0,3 point de la TVA. 

S’agissant de la prévoyance professionnelle du 2e pilier, plusieurs études récentes émanant de sociétés de conseil en investissement ou d’organisations ont fait le point sur la situation financière des caisses de pension, en tenant compte à la fois des perspectives de rendement attendues et des adaptations jugées nécessaires, notamment du taux de conversion.

Le bon début d’année contrebalance les pertes de 2018.

Côté rendements, le rebond des bourses depuis le début de cette année a déjà permis de compenser en partie les pertes subies en 2018, indique l’étude «Risiko Check-up 2019» publiée à la mi-mai par Complementa. L'an dernier, les caisses de pension affiché une performance nette négative de -2,7% (après +7,9% en 2017), le plus mauvais résultat observé depuis 2008 (-12,8%). Quelques jours plus tard, la Commission de haute surveillance de la prévoyance professionnelle (CHS PP) a, de son côté, publié des chiffres très proches avec un rendement net moyen de -2,8% pour 2018 (contre +7,7% en 2017). Après quatre mois d’activité en 2019, les caisses de pension affichaient toutefois à nouveau une performance positive de 6,5%, soit un chiffre supérieur à la moyenne de 4,3% atteinte au cours des dix dernières années (2009 à 2018), selon Complementa. 

Autre mesure clé de la santé des caisses de pension: le taux de couverture moyen des institutions de prévoyance s’est détérioré l’an dernier: après 108% à fin 2017, ce taux a chuté à 102,7% à fin 2018, remontant ensuite à 108,5% à fin avril, note la société de conseil saint-galloise qui s’appuie sur les données fournies par 437 caisses de pension gérant plus de 653 milliards de francs d’actifs. Les estimations de CHS PP vont dans le même sens avec un taux de couverture ramené à 106,4% en 2018, contre 112,2% en 2017.

Taux de conversion actuariel «correct»? 4,86%

Malgré l’amélioration de la situation observée entre janvier et avril, une poursuite de la baisse du taux de conversion concernant la partie sur-obligatoire est anticipée par les participants à l’enquête de Complementa. Ainsi, alors que le taux de conversion moyen était de 5,81% en 2018 (après 5,92% en 2017), ce taux reculera à nouveau à 5,64% cette année et il déclinera ensuite progressivement à 5,28% en 2024. Et il n’est pas sûr que les adaptations prévues pour ces prochaines années suffisent: Complementa calcule un taux de conversion «correct du point de vue actuariel» situé 4,86% si l’on tient compte d’une hypothèse de rendement des placements de 2% par an.

En incluant 2008, le rendement moyen tombe à 2,6% par an.

Une hypothèse trop prudente? Historiquement, les rendements réalisés par les caisses de pension durant les dix dernières années qui ont suivi la crise financière (2009-2018) ont certes atteint une moyenne de 4,3% par an. Toutefois, ce niveau tombe à seulement 2,6% si l’on inclut aussi l’année 2008, marquée par le pic de la crise financière, a relativisé Heinz Rothacher, directeur de Complementa. En outre, même si l’on partait d’une hypothèse de rendement beaucoup plus favorable de 4%, le taux de conversion «correct» d’un point de vue actuariel devrait se situer à seulement 6,2% si l’on tient compte de l’évolution de l’espérance de vie. Cela resterait très inférieur au taux conversion minimal s’appliquant à la partie obligatoire de l'avoir de vieillesse fixé à 6,8%. A la mi-mai, l’Association suisse des institutions de prévoyance (ASIP) a exigé une baisse de ce taux à 5,8% à partir de 2021.

L’immobilier garde la cote – pour l’instant

Côté placements, les obligations, les actions et l’immobilier restent les trois principales catégories qui entrent dans l’allocation d’actifs des caisses de pension, observe Complementa. La part allouée à l’immobilier a dépassé les 20% l’an dernier, ceci pour la première fois depuis 1995. Paradoxe: si plus du tiers (35%) des caisses de pension anticipent une poursuite de la hausse des prix dans l’immobilier à court terme (1 à 2 prochaines années), elles ne sont plus qu’un quart à avoir une vue aussi positive à moyen terme (3 à 5 ans), relève Complementa.

Sondage de l’ASB: oui à plus de cotisations,
non à une hausse de l’âge de la retraite.

Que pense la population suisse des réformes possibles en matière de prévoyance vieillesse? L’Association suisse des banquiers (ASB) s’est penché sur ce sujet dans sa dernière «Enquête d’opinion 2019 sur les banques en Suisse» publiée mercredi. Lors de ce sondage, les personnes interrogées se montrées le plus favorable à l’idée d’augmenter les versements dans le 2e pilier avec 70% d’opinions favorables (avec 21% d’avis «tout à fait d’accord» et 49% de «plutôt d’accord») et à celle d’épargner davantage pour sa retraite» (28% de «tout à fait d’accord», 42% de «plutôt d’accord»), suivi par celle d’augmenter les cotisations à l’AVS (21% de «tout à fait d’accord», 42% de «plutôt d’accord»). En revanche, l’idée de travailler jusqu’à 67 ans séduit beaucoup moins (avec seulement 17% de «tout à fait d’accord», 26% de «plutôt d’accord»), tandis qu’un quart des sondés y sont tout à fait opposée.

0,1% de rendement en plus correspond à 1 milliard de francs

Quels enseignements tirer de ces résultats? A l’occasion de la présentation des résultats de l’étude de l’ASB, Iwan Deplazes, responsable de la gestion d’actifs chez Swisscanto Invest by Zürcher Kantonalbank et président de l’Asset Management Platform Suisse a regretté que l’essentiel du débat s’est concentré jusqu’ici sur les questions liées aux cotisations (à augmenter) et aux prestations (à diminuer) mais beaucoup moins sur celles liées aux perspectives de rendement. Or, souligne Iwan Deplazes, la manière avec laquelle la fortune des caisses de pension est placée aura aussi une influence déterminante sur les futures rentes des retraités. A titre d’exemple, une hausse de 10 points de base (0,1%) du rendement de la fortune placée par les caisses de pension en Suisse correspond déjà à environ 1 milliard de francs de recettes supplémentaires, met-il en perspective.