Changement climatique et finance verte

Silvia Helbling et Cyril Pasche, Swiss Finance Institute

4 minutes de lecture

La finance verte, comment fonctionne-t-elle et a-t-elle un impact? Les réponses du Professeur Jean-Charles Rochet du SFI. 

Avec l'Accord de Paris sur le climat de 2015, la communauté internationale s'est fixé pour objectif de limiter la hausse du réchauffement climatique à 2 degrés Celsius d'ici 2100. Pour atteindre cet objectif, les sociétés doivent repenser et transformer leurs modes de fonctionnement, notamment en ce qui concerne les émissions de dioxyde de carbone. Le secteur de l'énergie, en particulier les compagnies pétrolières, gazières et charbonnières, doivent s'adapter rapidement. La finance peut-elle aider le monde à relever le défi?

Dans un numéro spécial des «SFI Practitioner Roundups», le Swiss Finance Institute met en lumière les passionnantes évolutions récentes dans le domaine de la finance verte. S'appuyant sur l'expertise des chercheurs du SFI et des experts du secteur, il aborde des questions cruciales: les signaux de prix provenant des marchés financiers peuvent-ils créer des mesures incitatives pour le développement durable? Comment les politiques gouvernementales et la finance verte se complètent-elles? Quels sont les pièges à éviter dans la transition vers une économie décarbonisée et comment gérer le rythme de cette transition? Le coût de la transition énergétique est-il déjà intégré ou nous trouvons-nous actuellement dans une bulle de carbone?

En première partie, quelques questions au Professeur Jean-Charles Rochet sur les mécanismes qui régissent la finance verte.

Quand et comment la communauté internationale a-t-elle décidé de s’attaquer au problème des émissions de dioxyde de carbone?
La communauté internationale a commencé à s’attaquer au problème des émissions de dioxyde de carbone au début des années 1990. Deux méthodes principales ont été développées pour corriger les externalités générées par ces émissions. La première est la taxe carbone – un mécanisme axé sur les prix – par le biais de laquelle les gouvernements taxent les émissions de dioxyde de carbone à un taux devant compenser les dommages causés par ces émissions. La seconde méthode est l’échange de droits d’émission – un mécanisme axé sur les quantités – par le biais duquel les gouvernements vendent ou attribuent des permis qui permettent aux entreprises de produire un volume donné d’émissions de dioxyde de carbone durant une période déterminée. Ces quotas d’émission peuvent être vendus et achetés sur le marché secondaire, qui met en relation les entreprises efficaces sur le plan environnemental et celles qui ne le sont pas. La taxation du carbone et l’échange de droits d’émission sont des méthodes gouvernemen-tales qui ont toutes deux montré leurs limites. En effet, les données font ressortir une tendance à la hausse constante et continue des émissions de dioxyde de carbone au cours des trente dernières années. En outre, pour rester en-dessous d’une hausse de 2 degrés Celsius supplémentaires du seuil de réchauffement de la planète, les émissions cumulées totales de dioxyde de carbone au cours du XXIe siècle ne devraient pas dépasser 2900 gigatonnes, alors que 65% de ce seuil a déjà été émis rien qu’au cours de la première décennie du XXIe siècle...
Quelles sont les raisons pour lesquelles les émissions de carbone sont encore si élevées?

Le problème des émissions de carbone représente l’exemple extrême de ce qu’on a appelé la «tragédie des biens communs». En effet, notre environnement est partagé entre de nombreux pays qui placent leur propre intérêt avant le bien commun. De plus, les générations futures, qui seront directement touchées par le réchauffement climatique, ne sont pas représentées dans les gouvernements. La seule façon de résoudre le problème des émissions de gaz à effet de serre, comme le dioxyde de carbone, est que les jeunes générations, qui se préoccupent davantage de l’avenir de l’humanité, prennent le relais tant au niveau des choix d’investissement des entreprises privées qu’au niveau des décisions politiques prises par les gouvernements.

Le certificateur de l’obligation doit d’abord vérifier que le montant perçu
à l’émission est bien investi dans des projets verts.
Qu’est-ce que la finance verte et comment fonctionne-t-elle?

Ces dernières années, la finance verte a joué un rôle de premier plan dans la lutte contre les émissions de dioxyde de carbone. Il s’agit d’une forme d’investissement responsable qui prend en compte les préférences des investisseurs pour des initiatives positives pour le climat. Ces préférences se traduisent souvent par l’acceptation de rendements financiers plus faibles pour les investissements qui mettent l’accent sur des critères de performance environnementale. Les initiatives de financement vert, largement impulsées par le secteur privé sur une base volontaire, se sont déjà avérées être un complément efficace et précieux aux méthodes étatiques. Selon la Climate Bonds Initiative, une organisation internationale qui s’emploie à mobiliser le marché obligataire pour trouver des solutions au changement climatique, les émissions d’obligations vertes ont atteint 166 milliards de dollars en 2018, dont 46% ont été émises par des entreprises. Pour lutter véritablement contre le changement climatique et rester en ligne avec l’objectif de réchauffement climatique de 2 degrés Celsius fixé par l’Accord de Paris sur le climat, on estime que les émissions d’obligations vertes devraient atteindre 1000 milliards de dollars d’ici 2020, un chiffre que le marché obligataire mondial peut facilement absorber. En termes d’efficacité, la KfW (Kreditanstalt für Wiederaufbau, établissement de crédit pour la reconstruction), une banque publique allemande d’aide au développement, estime que chaque million de dollars investi dans des projets labellisés «obligations vertes» réduit les émissions de dioxyde de carbone de près de 1000 tonnes par an.

Comment s’assurer que les fonds verts soient investis dans des projets verts?

Dans le cas de la finance verte, le certificateur de l’obligation doit d’abord vérifier que le montant perçu à l’émission est bien investi dans des projets verts. Deuxièmement, les investisseurs verts, qu’ils soient particuliers ou institutionnels, doivent vérifier que le gestionnaire du fonds investit effectivement dans des titres verts. Dans certains pays comme les Etats-Unis, le gestionnaire de fonds doit également communiquer la composition de son portefeuille aux autorités, mais seulement sur une base trimestrielle. Certains professionnels sont en faveur d’une augmentation de la fréquence de divulgation de la composition du portefeuille.

L’objectif de la finance verte
est de compléter les actions gouvernementales.
Comment les investissements dans des projets verts peuvent-ils réellement accroître la valeur de l’entreprise?

La recherche montre que les entreprises qui s’engagent dans des projets respectueux du climat bénéficient non seulement de taux d’intérêt plus bas lorsqu’elles émettent des obligations vertes, mais aussi d’une demande accrue pour leurs actions en raison du signal positif qu’elles envoient. L’un des éléments clés est le processus de certification: seul un processus de certification crédible peut permettre aux entreprises de signaler aux investisseurs que leurs projets ont un impact écologique positif. Par exemple, le Climate Bonds Standard and Certification Scheme fournit un système de labellisation qui permet aux investisseurs et aux émetteurs de privilégier des investissements qui abordent la question du changement climatique de manière fiable et indépendante. Ce système repose sur de solides recherches scientifiques, des experts techniques et industriels et des vérificateurs tiers agréés. En termes d’avantages financiers pour l’émetteur, la prime de l’obligation verte peut atteindre 20 points de base. Certes, il s’agit d’une réduction absolue relativement modeste, mais qui représente cependant une réduction relative des coûts financiers d’environ 10%.

La finance verte pourrait-elle remplacer les interventions étatiques?

L’objectif de la finance verte est de compléter les actions gouvernementales, car le financement vert ne suffit pas à lui seul à résoudre le problème du réchauffement climatique. Toutefois, les interventions gouvernementales sont fortement limitées par des contraintes politiques et un manque de coordination internationale. Nos recherches montrent que la finance verte peut, par exemple, amplifier l’effet positif d’une taxe carbone, même si le niveau de cette taxe est limité par des contraintes politiques. En réalité, nous sommes convaincus que les investisseurs verts peuvent montrer la voie et convaincre les citoyens qu’il est possible de contribuer à remettre notre société sur le chemin d’un avenir durable.

Rédigé par le Dr Cyril Pasche et Silvia Helbling sur la base d'un entretien avec le Pr Jean-Charles Rochet.

Publié en juillet 2019 dans le Practioner Roundup du Swiss Finance Institute.

Copyright: Swiss Finance Institute, 2019

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