L’effet Greta

Nicolette de Joncaire

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Où il est question de l’achat de BlueOrchard par Schroders l’an dernier. Entretien avec Andreas Markwalder.

L’été dernier, la grande firme de gestion d’actifs Schroders reprenait un fleuron de la finance durable suisse, la plus célèbre des sociétés d’impact investing, BlueOrchard. A 3,5 milliards de dollars, les encours de BlueOrchard ne représentent que 0,5% de ceux du géant britannique. Et pourtant, ce n’est pas une acquisition à la marge dont nous parlons ici mais bien d’un bouleversement dans l’orientation de Schroders. Retour sur un évènement dont il fut peu question dans la presse avec les explications d’Andreas Markwalder, Président de la Direction Générale de Schroder Investment Management (Suisse).

Pourquoi Schroders est-il entré au capital de BlueOrchard?

Pour une raison simple: Schroders croit fermement à la valeur que l'investissement peut créer pour la société, en particulier dans les marchés émergents et les marchés frontières. L'expertise de BlueOrchard dans ce domaine est exceptionnelle. Fondé en 2001, c'est le premier gestionnaire d'investissements en dette de microfinance au monde. Une expérience comme celle de BlueOrchard ne s’invente pas. Tout comme sa relation avec les Nations-Unies, elle est impossible à construire de zéro. Ce que Schroders ne voulait en aucun cas, c’était faire du greenwashing. Il faut financer des projets qui ont un impact et peuvent être mesurés, et non se limiter aux discours. Venant des conseils d’administration, des employés, des adhérents, la pression à investir durablement est considérable sur les fonds de pension. Cette pression se fait aussi sentir sur les gestionnaires d’actifs de la part de leurs clients. Nous devons apprendre à combiner impact et performance. L’impact investing va probablement doubler de 500 à 1’000 milliards dans les deux prochaines années. 

«Produire de la performance financière ne suffit plus.»
Le titre de votre dernière conférence media était Investir aujourd’hui pour le monde de demain. L’acquisition de BlueOrchard n’est-elle qu’une première étape dans cette direction?

Oui, ce n’est que le début. Produire de la performance financière ne suffit plus. L’impact des investissements doit peser tout autant. Dans quelques années, cet impact sera considéré comme un paramètre aussi important que la performance. L’achat de BlueOrchard est une étape qui reflète un changement de mentalité et nous aide à évoluer. Bien que les encours de BlueOrchard ne soient qu’une toute petite fraction de ceux de Schroders, ce partenariat aura une grande influence sur notre comportement. BlueOrchard est un modèle pour l’avenir et nous apporte son savoir.

En septembre 2018, vous aviez publié une étude1 qui concluait que la durabilité n’était pas encore un enjeu prioritaire pour les investisseurs institutionnels. Les choses ont donc bien changé depuis?

Sans aucun doute: le monde s’est transformé au cours des deux dernières années. Appelez-le «l’effet Greta» si vous voulez mais la perception du rôle de la finance s’est totalement modifiée. En ce qui nous concerne, tous nos produits seront accrédités ESG cette année, selon l’une des quatre catégories suivantes: «screened», «intégrée», «sustainable » et «impact». A l’heure actuelle, seuls 50% de nos produits – il sont au nombre de 1’005 au total - sont classifiés mais ils le seront tout avant la fin de l’année. 

«Il fallait pouvoir offrir à BlueOrchard la possibilité
de conserver son nom et son indépendance de gestion.»
Comment se fait-il qu'une entreprise britannique ait acquis un champion suisse de la finance d'impact? Aucune grande firme suisse n'était-elle intéressée?

Je ne connais pas tous les tenants et aboutissants du processus mais ce fut un concours de beauté… et c’est BlueOrchard qui a choisi. Bien évidemment, il fut question de prix mais pas seulement. Il fallait pouvoir offrir à BlueOrchard la possibilité de conserver son nom et son indépendance de gestion. D’autres acquéreurs potentiels souhaitaient l’intégrer pour des raisons de marque ou de rationalisation des coûts. Chez Schroders, nous savons protéger et conserver la direction d’une société acquise. C’est difficile mais possible. Et le fait que Schroders appartienne pour 47% à une famille facilite ce processus.

Schroders a effectivement conservé l’entièreté du management de BlueOrchard. Est-ce un modèle pour d’autres investissements?

Oui, un modèle que nous avons déjà éprouvé lors de l’acquisition de la société de capital-investissement Adveq, autre entreprise suisse reprise par Schroders en 2017.

Pensez-vous que cette opération ouvrira la voie à davantage de fusions et acquisitions dans le domaine de l'impact investing?

Probablement. Nous avons eu cette conversation avec plusieurs concurrents. Tous veulent savoir pourquoi nous avons acheté BlueOrchard car l’intérêt est croissant. Nous devrions assister à d’autres acquisitions de sociétés du même type. 

«Il y a beaucoup d’excellentes opportunités en Suisse
et de l’intérêt dans d'autres pays, européens ou asiatiques.»
D'autres acquisitions en Suisse?

Il y a beaucoup d’excellentes opportunités en Suisse et de l’intérêt dans d'autres pays, européens (la France, l’Allemagne, les pays nordiques) ou asiatiques. Mais les prix sont élevés et une parfaite adéquation entre acheteur et vendeur est indispensable. 

La Suisse est aujourd’hui votre hub principal pour les actifs privés.

Effectivement à la suite du rachat de Swiss Re Asset Management Funds par Schroders en 2008, Schroders en Suisse est devenue le hub principal des actifs privés du groupe. La Suisse est aujourd’hui le deuxième terrain d’action du groupe et nous y employons plus de 400 personnes. En conséquence, nous disposons de toute l’attention de la direction et de beaucoup de ressources qui nous aident à cibler les sociétés suisses intéressantes.

Vous êtes vous-même très au fait du marché suisse.

Ayant œuvré pour de grands fonds de pension suisses, je suis effectivement très familier avec le terrain.