Des chaînes YouTube dans des portefeuilles de private equity

Charles-Henry Monchau, Banque Syz

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Les vidéos publiées sur YouTube présentent un profil de revenus proche de celui d’une rente, et les investisseurs financiers commencent à les valoriser en conséquence.

 

Une vidéo publiée il y a trois ans sur YouTube peut encore générer des revenus aujourd’hui. Il n’a fallu ni la produire à nouveau, ni reconquérir son audience. Le coût de production a été engagé il y a plusieurs années, mais les flux de trésorerie continuent. Les anciennes vidéos présentent ainsi un profil de revenus proche de celui d’une rente, et les investisseurs financiers commencent à les valoriser en conséquence.

Introduction

L'idée n'est pas tout à fait nouvelle. Au cours de la dernière décennie, les investisseurs ont injecté des milliards dans les catalogues musicaux pour la même raison: un fonds de contenus peut générer des flux de trésorerie récurrents pendant des années, sans pratiquement aucun coût de production supplémentaire. Aujourd'hui, cette même logique s'applique aux vidéos en ligne.

Selon Quartermast Advisors, un cabinet de conseil en fusions-acquisitions spécialisé dans l'économie des créateurs de contenu, 70 acquisitions dans ce secteur ont été annoncées au cours du premier semestre 2026, concernant notamment des entreprises médiatiques, des réseaux de créateurs, des agences, des plateformes technologiques et d'autres entreprises axées sur les créateurs. Il s'agit du meilleur premier semestre jamais enregistré, avec une hausse de 23 sur un an. 

Plus important encore, la nature des actifs acquis a évolué. Pour la première fois depuis que Quartermast a commencé à suivre le marché, les actifs médiatiques ont dépassé les logiciels en tant que catégorie la plus acquise, représentant 27,1% des transactions contre 24,3% pour les logiciels. Il en résulte une «économie des créateurs» qui s'apparente de plus en plus à une classe d'actifs.

Le private equity se positionne plus haut dans la chaîne de valeur

La version la plus intuitive du phénomène est celle de fonds de private equity rachetant directement des chaînes YouTube à succès, puis exploitant leur catalogue et leurs revenus publicitaires. En pratique, les fonds ne financent pas des chaînes individuelles. Ils soutiennent les plateformes qui possèdent, acquièrent et monétisent des dizaines de chaînes sous une même structure.

L’exemple le plus parlant remonte au mois d’avril. Fixated, un groupe de médias dédiés aux créateurs constitué à travers une série d’acquisitions, a reçu un investissement stratégique de 50 millions de dollars d’Eldridge Industries afin d’accélérer sa stratégie de croissance externe. Le groupe a ensuite acquis les activités nord-américaines de Studio71 auprès de ProSiebenSat.1, ajoutant à son périmètre un réseau de créateurs et un éditeur de podcasts ayant généré environ 246 millions d’euros de chiffre d’affaires lors de son dernier exercice complet. Le nouvel ensemble représente désormais plus de 1000 créateurs.

La même structure se retrouve ailleurs. Blackstone soutient Candle Media, propriétaire de Moonbug Entertainment, la société derrière CoComelon, la chaîne pour enfants la plus suivie sur YouTube. North Equity soutient Recurrent Ventures, qui a acquis en 2021 Donut Media, l’une des plus grandes chaînes automobiles de YouTube et une référence majeure de la culture automobile, aux côtés d’un portefeuille de marques médias plus traditionnelles.

Donut Media illustre bien le modèle économique. YouTube conserve 45% des revenus publicitaires générés par une vidéo et reverse le reste à la chaîne. Dans les contenus automobiles, cela représente généralement entre 2 et 10 dollars pour 1 000 vues. C’est la composante la plus proche d’une rente: des épisodes tournés plusieurs années auparavant continuent de générer des revenus sans nécessiter de nouvelle production.

Cette source de revenus ne représente toutefois qu’une partie limitée du modèle. Un seul segment sponsorisé, par exemple pour une marque de pneus ou WD-40, peut générer davantage que plusieurs mois de publicité sur la même vidéo. À cela s’ajoutent le merchandising, les abonnements, les licences et les événements physiques, qui permettent de monétiser la même audience par des canaux échappant au partage de revenus avec YouTube. C’est pourquoi les acquéreurs regardent le nombre et la diversité des sources de revenus davantage que le nombre d’abonnés. C’est également ce qui peut faire passer un actif générant huit dollars pour mille vues d’une valorisation autour de deux fois l’EBITDA à un actif valorisé jusqu’à dix fois.

L’essentiel tient à la structure. Le capital intervient à un niveau supérieur à celui du créateur individuel. Une plateforme peut centraliser la publicité, les partenariats, la distribution, la production, les données et les acquisitions pour des dizaines de marques. Elle peut racheter des actifs encore très fragmentés, les professionnaliser et mutualiser la même infrastructure sur une base de revenus beaucoup plus large. Dans le private equity, cette stratégie est généralement qualifiée de  «roll-up». Le fait que ce modèle commence à se développer montre surtout qu’il n’est plus considéré comme une simple expérience, mais comme une véritable stratégie d’investissement.


Ce que les acheteurs valorisent réellement

Les valorisations reflètent généralement la valeur que les investisseurs attribuent à ces entreprises. Les actifs liés aux créateurs et aux médias se négocient généralement entre deux et dix fois l’EBITDA. Cet écart reflète l’importance accordée aux risques de dépendance à une plateforme, à un créateur ou à une source de revenus.

En bas de la fourchette se trouvent les entreprises dépendantes d’une seule plateforme, disposant d’une ou deux sources de revenus et générant moins de 10 dollars pour mille vues. En haut se situent les entreprises qui entretiennent une relation directe avec leur audience, disposent d’au moins quatre sources de revenus et génèrent entre 40 et 100 dollars pour mille vues.

L’écart de valorisation, qui peut aller du simple au quintuple, tient étonnamment peu à la taille de l’audience. Il s’explique avant tout par le contrôle de cette audience. Un million d’abonnés sur YouTube a de la valeur. Mais un million d’abonnés dont la relation peut également être monétisée à travers des abonnements, des produits dérivés, des événements, du commerce, des licences ou d’autres canaux en vaut bien davantage. Les acquéreurs sont prêts à payer cher pour une audience que le vendeur peut réellement transmettre, mais beaucoup moins pour une audience obtenue à travers un algorithme. 

Le second risque concerne les créateurs eux-mêmes. Les sociétés de gestion de talents se négocient à un multiple d’environ trois à neuf fois l’EBITDA. La concentration est l’un des principaux facteurs déterminants de ce multiple. Si un seul créateur génère plus de 30% du chiffre d’affaires, l’entreprise a tendance à se situer dans le bas de cette fourchette. Si aucun créateur ne représente plus de 15%, les valorisations peuvent se rapprocher du haut de la fourchette. Lorsque Recurrent a annoncé l'achat de Donut Media, son communiqué mettait en avant plusieurs présentateurs qui resteraient dans l'entreprise. Trois ans plus tard, plusieurs d’entre eux avaient quitté la société pour lancer leurs propres chaînes concurrentes, emportant avec eux une partie de l’audience. Les anciennes vidéos continuaient de générer des vues. Mais la franchise construite autour d'elles était soudain un actif différent. Chaque acquéreur reste ainsi face à la même question: que vaut l'entreprise une fois que la personne que l'audience venait regarder n'est plus devant la caméra?

Pourquoi les médias dépassent les logiciels

Il existe une autre raison pour laquelle les capitaux se tournent vers les médias créatifs. Les logiciels constituaient autrefois l’un des avantages concurrentiels les plus solides de l’économie des créateurs. Une entreprise pouvait passer des années à développer une plateforme de planification, un outil d’analyse ou un produit de monétisation. Pour reproduire ces solutions, il fallait des ingénieurs, du temps et de l’argent.

L’intelligence artificielle réduit progressivement cet avantage. Un produit qui aurait pu nécessiter des années de développement il y a dix ans peut désormais être reproduit en quelques mois, voire quelques semaines. Il est donc plus difficile pour les acheteurs de justifier des primes importantes pour des logiciels dont les fonctionnalités peuvent être reproduites rapidement. 

Les relations avec l’audience fonctionnent différemment. La confiance, l’habitude et l’attention s’accumulent au fil des années. Un créateur qui apparaît chaque semaine dans le fil d’actualité d’un utilisateur depuis cinq ans ne peut pas être facilement remplacé en écrivant un meilleur code. Lorsqu’une barrière à l’entrée tombe et que l’autre tient bon, le capital se tourne vers la seconde.

L’IA améliore la rentabilité des contenus, mais en fragilise aussi la valeur

La même technologie qui facilite la reproduction des logiciels permet aussi de produire du contenu à moindre coût. Historiquement, la production d’une vidéo nécessitait du matériel, des compétences en montage, du temps et de l’argent. Ces coûts limitaient la concurrence Aujourd’hui, l’IA générative fait tomber une partie de ces barrières. À mesure que les coûts de production diminuent, le nombre de contenus en compétition pour capter l’attention peut augmenter presque sans limite. Or, l’attention des utilisateurs reste une ressource rare et doit désormais se répartir entre toujours plus de contenus. Selon The Guardian, environ une chaîne sur dix parmi celles ayant connu la plus forte croissance sur YouTube l’année dernière était axée sur du contenu généré par l’IA.


Source: Retiplex

Les investisseurs se retrouvent ainsi confrontés à deux forces contradictoires. Si les relations établies avec l’audience s’avèrent durables, elles deviennent de plus en plus rares et donc plus précieuses. Mais si une explosion de contenus bon marché fragmente l’attention et affaiblit la fidélité, les valorisations élevées d’aujourd’hui pourraient s’avérer difficiles à justifier. 

Les données relatives aux valorisations suggèrent que les acheteurs se protègent déjà contre cette éventualité. Ils ne paient pas les multiples les plus élevés simplement pour des abonnés ou des vues. Ils paient pour la possession directe d’une audience, des revenus diversifiés et une forte monétisation, précisément les caractéristiques qui réduisent la dépendance vis-à-vis d’un canal de distribution particulier. En d’autres termes, les acheteurs les plus avisés misent sur des entreprises capables de survivre au-delà de YouTube.

Il reste un propriétaire que personne ne peut racheter 

La plateforme elle-même conserve un rôle central dans l’équation. YouTube a déjà montré qu’il était prêt à intervenir lorsqu’il estime que les créateurs inondent la plateforme de contenus de mauvaise qualité ou produits en masse. En janvier, la plateforme a exclu de son programme publicitaire seize chaînes totalisant 35 millions d’abonnés et 4,7 milliards de vues cumulées, invoquant la production de contenus en masse. Des précisions supplémentaires ont été apportées en juillet concernant les contenus répétitifs et manipulateurs.

Cette mesure protège les créateurs établis en limitant certaines formes de concurrence générée par l’IA. Mais elle met également en évidence un autre risque. Une partie de la rareté qui sous-tend les valorisations actuelles dépend des décisions de YouTube en matière d’application des règles. Le propriétaire d’une chaîne peut contrôler la production. Il peut diversifier ses sources de revenus publicitaires. Il peut vendre des produits dérivés. Il peut constituer une liste de diffusion. En revanche, il ne peut pas contrôler les règles de la plateforme. Tout investisseur sur ce marché est donc, dans une certaine mesure, exposé à une politique qu'il ne contrôle pas.

Conclusion

Des revenus récurrents tirés d'un catalogue dont le coût d’entretien est minime constituent un profil de flux de trésorerie attrayant, et le marché le valorise avec plus de discipline que la réputation du secteur ne le laisserait penser. Mais un catalogue ne se comporte comme une rente que tant que les gens continuent de regarder ces vidéos. Les actifs les plus solides combinent cette valeur de catalogue avec des revenus diversifiés, des relations directes avec l'audience et une dépendance limitée à un créateur ou à une plateforme unique. Un catalogue ne se comporte comme une rente que tant que les gens continuent à le regarder et la situation économique peut changer rapidement lorsque l'attention se porte ailleurs.

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