Nous nous trouvons au coeur du plus grand cycle d’investissement depuis la Seconde Guerre mondiale, la question qui se pose inévitablement est de savoir qui en récoltera les fruits. Jusqu’à présent, les gains semblent avoir été largement captés par le capital plutôt que par le travail. L’année 2026 a été marquée par une véritable explosion des bénéfices, et les prévisions de résultats futurs continuent d’être révisées à la hausse. Les estimations consensuelles tablent actuellement sur une croissance des bénéfices du S&P 500 de près de 30% en glissement annuel au T3 2026, un rythme rarement observé en dehors des phases de reprise économique consécutives à une récession. Une progression aussi rapide des bénéfices suscite naturellement le scepticisme.
De nombreux investisseurs estiment que cet essor s’auto-alimente dans une large mesure: les fournisseurs d’infrastructures d’IA investissent massivement dans leurs capacités, et ces dépenses se transforment en fin de compte en chiffre d’affaires pour les entreprises qui bénéficient de la demande liée à l’IA. Dans cette perspective, une part importante des dépenses d’investissement consacrées à l’IA est simplement recyclée au sein d’un écosystème relativement fermé. En outre, les bénéfices publiés ont été gonflés par des plus-values comptables liées aux investissements dans l’IA. Parmi les hyperscalers américains, la revalorisation des participations détenues dans des entreprises d’IA a contribué de manière significative à la croissance des bénéfices.
En fin de compte, la pérennité de l’actuelle flambée des bénéfices dépend de la question de savoir si celle-ci est portée par de véritables gains de productivité plutôt que par un cycle d’investissement circulaire. Dans le premier cas, elle pourrait perdurer pendant des années et générer des retombées positives diffusées à l’ensemble de l’économie. Dans le second, elle serait intrinsèquement limitée par la disponibilité et le coût du capital. Il est encourageant de constater que les signes d’un élargissement de l’expansion ne se limitent pas aux bénéfices des entreprises. Ils commencent également à apparaître dans les indicateurs de l’économie réelle, en particulier sur le marché du travail américain.
Les tendances récentes de l’emploi, notamment celles mises en évidence dans le rapport d’août du Bureau of Labor Statistics sur l’emploi, corroborent l’idée selon laquelle l’expansion actuelle gagne en ampleur. La croissance de l’emploi demeure solide dans une grande partie de l’économie, mais deux secteurs se distinguent: les services d’information et les services financiers, qui ont enregistré une contraction de l’emploi en glissement annuel de -3,9% et -1,2%, respectivement. Certes, il serait audacieux de tirer des conclusions définitives sur la seule base de ces chiffres, mais il convient de garder à l’esprit que ces deux secteurs sont fortement exposés aux capacités des LLM, en raison de la part importante qu’occupent pour eux les tâches de traitement de l’information et de leur dépendance à l’égard d’une main-d’oeuvre qualifiée. En effet, la croissance de l’emploi dans le secteur technologique américain ralentit depuis l’émergence des LLM.
Si l’on suppose l’existence d’un lien de causalité entre ces tendances de l’emploi et l’adoption croissante d’outils d’IA améliorant la productivité, ces données s’inscriraient dans une tendance historique bien établie. Les avancées technologiques structurelles ont, à maintes reprises, réduit les besoins en main-d’oeuvre dans les secteurs où la croissance de la productivité s’est accélérée. L’exemple le plus évident est celui de l’agriculture. A la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, l’agriculture représentait une part importante de l’emploi dans les économies avancées. Pourtant, à mesure que la mécanisation, les engrais et l’amélioration des techniques agricoles faisaient progresser la productivité, il fallait de moins en moins de travailleurs pour produire des volumes croissants de production agricole. L’agriculture n’a pas disparu; bien au contraire. La production a continué d’augmenter tandis que la part du secteur dans l’emploi diminuait régulièrement, la main-d’oeuvre étant réaffectée vers l’industrie manufacturière, puis vers les services.
Si l’IA s’avère capable de générer des gains de productivité comparables dans les secteurs à forte intensité de connaissances, un processus similaire pourrait se produire dans certaines branches du secteur des services. Dans ce cas, la baisse de l’emploi dans les services d’information et les services financiers ne constituerait pas nécessairement un signe de faiblesse économique, mais plutôt les premiers effets d’une réallocation de la main-d’oeuvre induite par les gains de productivité. En permettant aux entreprises de produire davantage avec moins de main-d’oeuvre, une telle évolution soutiendrait les marges bénéficiaires et renforcerait, par conséquent, la pérennité de l’actuelle flambée des bénéfices.