Marchés prédictifs: la prochaine infrastructure de l’investissement?

Erwan Le Jollec, CBH Compagnie Bancaire Helvétique

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Leur essor pourrait profondément transformer la manière dont les investisseurs mesurent les probabilités, valorisent les risques et construisent leurs portefeuilles.



Longtemps cantonnés à un rôle de pari alternatif, les marchés prédictifs connaissent aujourd’hui une croissance spectaculaire et attirent désormais les grands acteurs de la finance. Leur essor pourrait profondément transformer la manière dont les investisseurs mesurent les probabilités, valorisent les risques et construisent leurs portefeuilles.

Les marchés prédictifs sont en train de changer d’échelle. En juillet 2026, les volumes de transactions de Kalshi and Polymarket ont atteint environ 50,6 milliards de dollars, un nouveau record mensuel, après près de 47 milliards en juin. Kalshi représentait à lui seul 37,7 milliards, soit près des trois quarts du total. À titre de comparaison, l’ensemble du secteur traitait moins de 100 millions de dollars par mois au début de 2024.

Cette progression doit néanmoins être nuancée: la Coupe du monde de football a fortement stimulé l’activité et une part importante des volumes reste liée au sport. Mais l’arrivée de Robinhood, Coinbase, CME Group, DraftKings et FanDuel montre que le phénomène dépasse désormais les plateformes crypto spécialisées. Intercontinental Exchange (ICE), propriétaire du New York Stock Exchange, a investi 600 millions de dollars supplémentaires dans Polymarket en mars 2026, dans le cadre d’un engagement pouvant atteindre 2 milliards.

Le principe est simple: un contrat portant sur la réalisation d’un événement s’échange entre zéro et un dollar et vaut un dollar si l’événement survient, zéro dans le cas contraire. Un prix de 0,70 dollar représente ainsi une probabilité implicite d’environ 70%. Cette simplicité transforme des questions complexes (baisse de taux, élection, récession, autorisation réglementaire ou adoption d’une loi) en variables directement observables et négociables.

Les données de volume varient selon les méthodologies et un prix n’est pas non plus une probabilité objective.

À terme, cette nouvelle information pourrait modifier la construction des portefeuilles. Aujourd’hui, un analyste élabore généralement un scénario central, puis applique quelques hypothèses alternatives. Demain, il pourrait pondérer automatiquement chaque scénario par les probabilités issues des marchés prédictifs. La valorisation d’une banque intégrerait ainsi différents scénarios de taux d’intérêt, de possibles évolutions réglementaires ou encore des changements dans les conditions d’attribution des licences. Celle d’un groupe industriel dépendrait davantage des différents régimes douaniers, tandis que la valorisation d’un laboratoire pharmaceutique serait notamment fonction de la probabilité d’obtention d’une autorisation réglementaire pour ses traitements en développement.

La seconde transformation concernera la couverture des risques. Les marchés traditionnels permettent de couvrir une variation d’indice, de taux, de devise ou de volatilité, mais rarement la cause précise du mouvement. Les contrats événementiels pourraient permettre à un gérant de couvrir directement une victoire électorale, une décision antitrust, un changement fiscal ou une fermeture administrative. Ils constitueraient ainsi une nouvelle famille de dérivés sur le risque politique, réglementaire et géopolitique.

Une troisième évolution viendra de l’arbitrage. Les algorithmes compareront en temps réel les probabilités de Polymarket ou Kalshi avec les cours des actions, des obligations, des devises et des options. Si la probabilité d’une hausse des droits de douane progresse sans réaction des entreprises les plus exposées, cette divergence pourra déclencher immédiatement des transactions.

Cette convergence est déjà amorcée. ICE distribue désormais les probabilités de Polymarket sous forme de flux de données normalisés destinés aux professionnels des marchés de capitaux. Les marchés prédictifs ne se contenteront donc plus nécessairement de prévoir les mouvements: ils pourraient participer directement à leur transmission.

Il reste cependant plusieurs obstacles. Les données de volume varient selon les méthodologies et un prix n’est pas non plus une probabilité objective: une liquidité insuffisante, quelques gros intervenants ou une tentative de manipulation peuvent le déformer. Enfin, les conflits entre réglementation fédérale des produits dérivés et législations locales sur les jeux d’argent restent loin d’être résolus. En août 2026, plusieurs plateformes font encore l’objet de procédures et d’enquêtes aux États-Unis.

Les marchés prédictifs ne remplaceront donc pas l’analyse fondamentale. Leur véritable potentiel consiste à devenir une infrastructure complémentaire: une couche de probabilités en temps réel, intégrée aux modèles de valorisation, aux systèmes de risque et aux stratégies de couverture. Dans ce nouvel environnement, investir ne signifiera plus seulement anticiper le prix futur d’un actif, mais également identifier et négocier séparément les événements susceptibles de déterminer ce prix.

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