L’illusion de l’intervention sur les marchés

Stephen S. Roach

3 minutes de lecture

En ciblant le secteur des changes, le secrétaire au Trésor américain Scott Bessent s’attaque au marché financier le plus vaste et le plus liquide au monde.

©Keystone

 

Il est insensé d’estimer pouvoir intervenir sur les marchés financiers. Nombreux sont pourtant ceux qui semblent incapables d’intégrer cet enseignement. C’est le cas du secrétaire au Trésor américain, Scott Bessent, qui cherche actuellement à manipuler les marchés des changes et des obligations.

Bessent a dans sa ligne de mire les marchés les plus importants. En ciblant le marché des changes, il s’attaque au marché financier le plus vaste et le plus liquide au monde; selon la dernière enquête triennale de la Banque des règlements internationaux, le volume journalier des transactions de change de gré à gré a atteint 9600 milliards de dollars en avril 2025. Le volume quotidien des transactions sur l’autre cible de Bessent – le marché des bons du Trésor américain, plus grand marché de titres individuels au monde, d’une valeur de 31'500 milliards de dollars – s’élève actuellement à environ 1200 milliards en moyenne.

Bessent semble s’estimer plus avisé que les marchés. Il pense que le yen japonais devrait être plus fort (et le dollar plus faible, par déduction), et que les taux d’intérêt américains à long terme devraient être moins élevés. Bessent est ainsi intervenu le 31 juillet pour soutenir un yen en baisse, en coopération avec le ministère japonais des Finances. Bien que l’ampleur des achats de yens n’ait pas été divulguée, une photographie de la liste des tâches de Bessent semble indiquer que les Etats-Unis auraient dépensé entre 5 et 10 milliards de dollars, le Japon ayant selon certaines sources apporté une contribution supplémentaire de 53 milliards de dollars. Quelques semaines plus tard, Bessent a annoncé une augmentation des rachats de bons du Trésor américain à long terme, qui pourraient s’élever à environ 32 milliards de dollars par trimestre.

Ces montants sont dérisoires par rapport au volume des échanges sur ces marchés gigantesques. L’intervention combinée sur le yen représente environ 0,6% du volume journalier des transactions sur le marché des changes (et moins de 4% du volume net quotidien des transactions sur le yen), tandis que les mesures de soutien aux obligations à long terme ne correspondent qu’à environ 0,1% du marché par trimestre. Bessent a laissé entendre que d’autres mesures pourraient suivre. Or, sans changements significatifs dans les politiques de la Réserve fédérale américaine ou de la Banque du Japon, l’impact de ces interventions minimes sur d’immenses marchés sera probablement négligeable.

Il existe un mythe selon lequel des interventions monétaires coordonnées auraient joué un rôle déterminant, durant les années 1980, dans l’atténuation des fluctuations extrêmes de la valeur du dollar, qui était trop élevée au milieu des années 1980, et trop faible quelques années plus tard. Or, l’Accord du Plaza, conclu en septembre 1985 par le G5 de l’époque afin d’affaiblir le dollar, est intervenu sept mois après que le billet vert ait atteint son plus haut niveau. L’intervention conjointe ultérieure, l’Accord du Louvre, a été menée en février 1987, dans le but de stabiliser les marchés monétaires internationaux après la chute du dollar survenue en 1985-1986. Elle a cependant eu lieu environ un an et demi avant que le dollar ne commence à remonter en 1989-1990.


Autrement dit, les interventions monétaires conjointes des grandes économies développées ne se sont pas inscrites en phase avec les changements majeurs observés sur les marchés des changes. L’Accord du Plaza est intervenu dans une tendance déjà en cours, tandis que celui du Louvre a peiné à produire le moindre effet. Ces mesures n’ont pas mis en déroute les spéculateurs sur les marchés des changes, contrairement à un George Soros qui y est parvenu en pariant contre la livre sterling en 1992.

Scott Bessent, qui travaillait pour Soros au moment de sa célèbre attaque contre la livre sterling, et qui faisait partie de l’équipe chargée de la planification de cette offensive, confond sans doute la situation actuelle avec le contexte d’il y a plus de 30 ans. Or, les bons souvenirs d’autrefois induisent souvent en erreurs les boussoles d’aujourd’hui.

En ce qui concerne l’intervention de Bessent sur le marché obligataire, une nuance doit être soulignée. Le Trésor s’est non seulement engagé à accroître ses rachats d’obligations à long terme, mais il a également manifesté sa volonté d’émettre davantage de titres à court terme. Il ne s’agit pas d’une «Opération Twist» officielle comparable à celles orchestrées par la Fed en 1961 ainsi qu’en 2011–2012 dans le cadre d’un effort délibéré visant à aplanir ou à incliner à la baisse la courbe des taux. Ici encore, on peut tout au plus considérer l’opération actuelle comme une tentative de signalement d’un changement dans la gestion de la dette, susceptible d’entraîner une réduction des coûts de financement à long terme.

Les premières réactions sur les marchés des changes et des obligations ne permettent pas de considérer que les interventions de Bessent ont produit un impact significatif. Les modestes fluctuations observées immédiatement après l’annonce de ces mesures se sont par la suite inversées. Le yen demeure faible, et les taux des obligations à long terme ont quasiment retrouvé leur niveau antérieur à l’annonce des rachats. Dans le même temps, le dollar s’est affaibli, et le cours de l’or – qui pourrait constituer une nouvelle valeur refuge – a fortement augmenté.

Si Bessent suit la ligne directrice formulée en 2012 par le président de la Banque centrale européenne de l’époque, Mario Draghi, consistant à «tout faire» (pour préserver l’euro, dans le cas de Draghi), il lui reste manifestement beaucoup à accomplir.

Ce qui me frappe dans le rôle de Bessent au sein de l’administration servile de Donald, c’est à quel point le secrétaire du Trésor a changé par rapport à l’homme que j’ai rencontré pour la première fois au milieu des années 1990. Durant plusieurs années, Bessent a régulièrement participé à la célèbre conférence d’investissement de Morgan Stanley à Lyford Cay. Nos chemins se sont par la suite séparés, puis nous nous sommes retrouvés à Yale, où il m’a invité en 2011 à intervenir lors d’un séminaire de premier cycle sur les crises financières, qu’il animait dans l’une des structures résidentielles de l’université.

La personnalité de Bessent s’est transformée sur la scène politique. Il y a un encore an, je le pensais capable de s’opposer à bon nombre des positions économiques les plus scandaleuses de Trump, qu’il s’agisse de droits de douane, de croissance, de l’intégrité du Bureau américain des statistiques du travail, ou de la fiabilité des analyses du Yale Budget Lab.

La malhonnêteté de Trump me rappelle Zhao Gao, un célèbre eunuque du début de la dynastie Qin (221–206 av. J.-C.). Selon la légende, l’impitoyable Zhao excellait dans la déformation des faits. Il serait même parvenu à persuader l’empereur de l’époque, Qin Er Shi, ainsi que sa cour, qu’un cerf était en réalité un cheval. Scott Bessent version 2026 semble tout à fait disposer à croire pareille énormité. Les marchés, en revanche, ne sont pas amateurs de fables.

 

Copyright: Project Syndicate, 2026.
www.project-syndicate.org

A lire aussi...