Après le bêta, la titrisation du réel

Isabelle Cohen Solal, 100 Women in Finance

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Les actifs réels titrisés peuvent redynamiser l’offre des banques en passant d’une logique de placement de produits à une autre forme de participation à l’économie tangible.

 

Les investisseurs évoluent. Plus jeunes, mieux informés, ils attendent des solutions plus transparentes et plus proches de l'économie réelle. Or l'offre bancaire reste souvent bâtie sur des produits standardisés et une exposition essentiellement orientée vers le bêta des marchés. A l'heure où les ETF rendent ce bêta accessible et peu coûteux, la question n'est plus de répliquer un indice, mais d'identifier les sources de rendement complémentaires qu'il laisse de côté.

Une idée de plus de cinquante ans

La titrisation n'a rien d'une nouveauté. En 1970, une agence américaine lance les premiers titres adossés à des prêts hypothécaires. En 1985, des loyers de matériel informatique sont transformés pour la première fois en titres négociables: l'ABS est né. Créances automobiles, cartes de crédit, équipements, avions ont suivi. La crise de 2008 a rappelé le prix de l'opacité et imposé plus de transparence, de rétention du risque et, en Europe, un cadre «simple, transparent et standardisé» (STS) depuis 2019. Aujourd'hui, la tokenisation ajoute une couche: la propriété et les flux d'un actif sont inscrits sur un registre numérique. Le lancement du premier fonds monétaire tokenisé par un Asset Manager américain, en mars 2024, a marqué l'entrée des grands gérants dans ce champ.

La Suisse: le droit d'abord, les volumes ensuite

Depuis 2021, la loi sur les registres distribués reconnaît des droits-valeurs inscrits sur un registre électronique, avec pleine valeur juridique. SIX Digital Exchange a émis dès 2021 une obligation numérique en environnement réglementé et, selon des sources du secteur, plus de 2 milliards de francs de titres numériques au total. Une société sœur de la bourse suisse a obtenu en mars 2025 la première licence Finma de plateforme de négociation.

Le monde: petit aujourd'hui, ambitieux demain

Selon nos recherches, environ 31 milliards de dollars d'actifs réels étaient tokenisés en mai 2026. L'essentiel reste composé de bons du Trésor américain, de fonds monétaires et de crédit privé; l'immobilier demeure marginal. A titre de comparaison, le marché mondial des titres adossés à des actifs (ABS) pèse environ 2,46 billions de dollars en 2025 et pourrait atteindre 3,47 billions en 2031, soit une croissance proche de 6% par an. Le tokenisé représente donc de l'ordre de 1% de ce marché. Les projections pour 2030 vont de 1,6 billion à 3 billions selon les sources et jusqu'à 16 billions. Cet écart indique surtout une chose: la trajectoire est incertaine dans sa proportion, mais établie.

Le détour par la femtech

Un parallèle discret éclaire l'enjeu. La femtech, ces technologies dédiées à la santé des femmes, a appris à manier des sujets intimes, des données hautement sensibles et une réglementation exigeante avec pudeur et pédagogie, sans jargon ni exposition inutile. Les estimations de son marché varient fortement, autour de 25 milliards de dollars en 2025 selon certains cabinets, et le secteur reste sous-financé: la Suisse comptait 33 jeunes entreprises du domaine en 2021. La titrisation bien conduite partage cette exigence: rendre simple ce qui est complexe, protéger ce qui est confidentiel, informer sans promettre. Et le lien peut être concret: des sociétés en croissance, dotées de créances, de redevances ou d'équipements, ont précisément le type d'actifs productifs qu'une structuration soignée peut valoriser.

Du bêta à l'alpha, sans présumer

La gestion indicielle conserve toute sa pertinence. La réponse est la complémentarité: associer des expositions liquides et diversifiées à des investissements plus spécifiques, fondés sur une sélection rigoureuse des actifs. L'alpha n'est jamais acquis: il dépend de la qualité de la structuration, du prix d'entrée, des conditions de financement, de la gouvernance et de la maîtrise des risques. Pour les entrepreneurs, les familles patrimoniales comme pour les institutionnels, l'information doit être claire sur les actifs sous-jacents, les frais, les valorisations, les scénarios de perte, les modalités de sortie et les conflits d'intérêts. La liquidité ne se suppose jamais: elle dépend du véhicule et du marché secondaire.

Les banques ont une occasion à saisir: passer d'une logique de distribution de produits à une véritable architecture d'investissement, où chaque actif répond à un objectif précis et où le rendement se juge toujours à l'aune du risque.