Obligations d’Etat écologiques et placements verts

Silvia Helbling et Cyril Pasche, Swiss Finance Institute

4 minutes de lecture

Réussite et futur des obligations vertes. Les réponses du Professeur Norman Schürhoff du SFI.

Avec l'Accord de Paris sur le climat de 2015, la communauté internationale s'est fixé pour objectif de limiter la hausse du réchauffement climatique à 2 degrés Celsius d'ici 2100. Pour atteindre cet objectif, les sociétés doivent repenser et transformer leurs modes de fonctionnement, notamment en ce qui concerne les émissions de dioxyde de carbone. Le secteur de l'énergie, en particulier les compagnies pétrolières, gazières et charbonnières, doivent s'adapter rapidement. La finance peut-elle aider le monde à relever le défi?

Dans un numéro spécial des «SFI Practitioner Roundups», le Swiss Finance Institute met en lumière les passionnantes évolutions récentes dans le domaine de la finance verte. S'appuyant sur l'expertise des chercheurs du SFI et des experts du secteur, il aborde des questions cruciales: les signaux de prix provenant des marchés financiers peuvent-ils créer des mesures incitatives pour le développement durable? Comment les politiques gouvernementales et la finance verte se complètent-elles? Quels sont les pièges à éviter dans la transition vers une économie décarbonisée et comment gérer le rythme de cette transition? Le coût de la transition énergétique est-il déjà intégré ou nous trouvons-nous actuellement dans une bulle de carbone?

En trosième partie, quelques questions au Professeur Norman Schürhoff sur l'évolution du marché des obligations vertes.

Dans quelle mesure les gouvernements ont-ils été actifs sur le marché des obligations vertes?

La finance verte représente encore un phénomène relativement nouveau pour les collectivités locales, les Etats souverains et les entités soutenues par le gouvernement. Pourtant, il est surprenant de constater que les collectivités locales et les entités bénéficiant du soutien de l’Etat émettent davantage d’obligations vertes que les Etats souverains, ce qui laisser penser que le financement vert fonctionne aisément dans des environnements relativement peu réglementés. Selon la Climate Bonds Initiative, l’émission d’obligations d’État vertes a commencé en Norvège en 2010. Depuis, une douzaine d’autres pays ont émis de telles obligations et plusieurs autres pays prévoient de le faire en 2019. En termes de parts de marché, les banques de développement, les entités soutenues par le gouvernement, les collectivités locales et les Etats souverains représentaient plus de 25% de l’ensemble du marché des obligations vertes en 2018, soit une part non négligeable.

Comment fonctionne le marché obligataire au niveau des collectivités locales?

Le marché des obligations municipales américaines est le marché des obligations des collectivités locales le plus représentatif qui existe. Il a été créé il y a plus de 200 ans et constitue le plus grand marché de capitaux pour les émetteurs d’État et municipaux. Il joue un rôle essentiel en fournissant des capitaux pour les initiatives locales de service public et d’infrastructure, ce qui en fait un marché de choix pour étudier le financement de projets d’énergie renouvelable et d’initiatives de conservation de l’eau et des terres. Le marché municipal primaire aux États-Unis est plus important que les marchés primaires des titres adossés à des créances, du capital-investissement et des obligations de sociétés à rendement élevé. Il est plus de dix fois plus vaste que celui du capital-risque et des introductions en bourse. En dépit de sa taille extraordinaire, les transactions sur les obligations municipales sont encore assez ésotériques, avec un marché de courtage décentralisé, une faible liquidité et une transparence pré- et post-négociation limitée. Bref, il s’agit d’un marché d’acheteurs sur lequel les coûts de transaction sont considérables.

L’ensemble des contributions combinées issues du financement vert et des Fintechs sera bénéfique
à la fois pour le marché des obligations municipales et pour l’environnement.
Comment le marché des obligations municipales aux États-Unis va-t-il évoluer au cours des prochaines années?

Bien que l’investissement responsable soit relativement récent, il a le potentiel de transformer le marché des obligations municipales. En effet, plus de 450 milliards de dollars d’obligations municipales ont été émis en 2016 aux États-Unis, dont moins de 10 milliards de dollars ont été labellisés «obligations vertes». Ce chiffre modeste montre qu’il existe une nette marge de croissance potentielle au niveau de l’émission d’obligations municipales vertes. L’analyse des données montre que les obligations municipales vertes sont, toutes choses étant égales par ailleurs, émises à prime par rapport aux autres obligations municipales, ce qui suggère que les investisseurs sont prêts à partiellement sacrifier les rendements pour détenir de tels instruments financiers et que les municipalités peuvent bénéficier de coûts de capital moins élevés lorsqu’elles réalisent des investissements responsables. L’avantage financier lié à l’émission d’obligations municipales vertes est plus important dans le cas des obligations détenant une certification externe, ce qui montre que le concept de ce qui est vert doit être défini et protégé adéquatement. En outre, les développements au sein des Fintechs vont certainement améliorer le fonctionnement du marché des obligations municipales en termes de liquidité et de transparence en permettant aux petits investisseurs privés d’accéder à une meilleure information et à de meilleures opportunités d’investissement. L’ensemble des contributions combinées issues du financement vert et des Fintechs sera bénéfique à la fois pour le marché des obligations municipales et pour l’environnement.

Dans quelle mesure les collectivités publiques suisses ont-elles réussi à émettre des obligations vertes?

Plusieurs émissions d’obligations vertes ont eu lieu récemment en Suisse et la demande des investisseurs a été très forte; la bourse suisse SIX Swiss Exchange cote actuellement un peu plus de 20 obligations vertes, dont 10 sont libellées en francs suisses. Ainsi, Helvetia Environnement, leader dans le domaine de la collecte des déchets, a été la première entreprise en Suisse à émettre une obligation d’entreprise verte d’entreprise en 2017. La centrale d’émission CCL – une fondation qui finance des ouvrages d’utilité publique – est un candidat naturel dans le contexte du financement de bâtiments à haut rendement énergétique. A ce jour, les cantons de Bâle-Ville et de Genève, ainsi que la Banque Cantonale de Zurich, ont émis six obligations vertes, qui sont cotées à la SIX Swiss Exchange. Outre les cantons de Bâle-Ville et de Genève, les cantons de Bâle-Campagne, de Berne, de Soleure, du Tessin et de Zürich émettent également des obligations, ce qui suggère qu’il existe une marge de croissance pour le financement des obligations vertes et des investissements verts en Suisse.

L’opinion publique peut influer directement et indirectement sur les politiques
et les pratiques de placement de ces gestionnaires d’actifs.
Comment les petits investisseurs peuvent-ils influencer la taille et la pertinence des investissements durables?

Le nombre d’investisseurs soucieux de l’environnement et qui préfèrent des formes d’investissement écologiques et durables augmente rapidement. La demande de placements durables est en partie alimentée par des millennials qui préfèrent investir en fonction de leurs valeurs personnelles. Les investisseurs peuvent décider d’être acteurs du changement de différentes manières. Premièrement, ils peuvent décider de retirer de leurs portefeuilles de placement les titres de sociétés qui ne sont pas durables ou respectueuses de l’environnement, ce qui s’apparente à une forme de vote contestataire. Deuxièmement, il faut garder en tête que la plupart des gestionnaires d’actifs professionnels investissent pour le compte de petits investisseurs. L’opinion publique peut influer directement et indirectement sur les politiques et les pratiques de placement de ces gestionnaires d’actifs. Troisièmement, les banques proposent désormais des produits durables et respectueux de l’environnement accessibles aux petits investisseurs. Enfin, il existe de nouveaux canaux d’investissement qui comblent le fossé de l’investissement durable en permettant aux investisseurs de cofinancer des projets de réduction des émissions, réunissant des groupes de prêteurs et d’emprunteurs qui sont parfois négligés par les banques classiques. La plateforme de financement vert Bettervest, par exemple, permet aux investisseurs privés d’investir de l’argent dans des projets de production d’énergie et des projets d’efficacité énergétique, pour ensuite toucher leur part des bénéfices générés par les mesures d’efficacité.

Qui sont les principaux acteurs de l’industrie de la certification et comment le processus de certification évoluera-t-i?

Plusieurs organisations offrent des certifications de labels verts qui permettent de se conformer aux exigences des investisseurs en matière d’investissement vert et couvrent un large éventail de «nuances vertes». Par exemple, le Climate Bonds Initiative fournit des normes et une procédure de certification qui établit des critères d’admissibilité propres à chaque secteur pour juger de la faible valeur carbone d’un actif et de son aptitude à être émis comme obligation verte. La SIX Swiss Exchange a récemment entamé un partenariat avec la Climate Bonds Initiative afin de faciliter l’accès aux investissements verts en Suisse. L’Association internationale des marchés des capitaux (ICMA) a élaboré les «Green Bond Principles», de grands principes volontaires qui décrivent les critères généraux que suivent la plupart des régimes.

Rédigé par le Dr Cyril Pasche et Silvia Helbling sur la base d'un entretien avec le Pr Norman Schürhoff.

Publié en juillet 2019 dans le Practioner Roundup du Swiss Finance Institute.

Copyright: Swiss Finance Institute, 2019

http://sfi.ch/

 

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