Les hedge funds à l’heure du doute – Première partie

Angélique Mounier-Kuhn

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2018, l’année du come-back manqué. En dépit du changement de régime sur les marchés financiers, la performance a continué de décevoir.

Portés aux nues ou décriés, les hedge funds sont longtemps passés pour les enfants terribles de la finance. Les enfants ont grandit et le secteur s’est institutionnalisé. Il pèse aujourd’hui plus de 3’000 milliards de dollars. Mais la performance globale ne cesse de décevoir depuis une dizaine d’années. Dans une série en quatre parties, Allnews dresse le portrait d’une industrie sommée d’apporter la preuve de sa valeur ajoutée. 

Le phénomène est aussi ancien que les hedge funds eux-mêmes. L’industrie a beau avoir atteint la maturité, elle n’a jamais tout à fait réussi à être en odeur de sainteté. Après avoir été accusés d’être trop puissants, trop opaques et trop gourmands, avec leur 2% de frais de gestion et leur 20% de commission sur performances, les hedge funds sont désormais pointés du doigt pour leurs piètres rendements. 

Près de 600 hedge funds, sur les 11’000 que compte le secteur,
auraient mis la clé sous la porte.

Souvenez-vous du fameux pari de Warren Buffet. Fin 2007, le dirigeant de Berkshire Hathaway mettait un million de dollars sur la table pour parvenir à prouver qu’en dix ans, aucun gérant alternatif ne serait en mesure de faire mieux qu’un simple fonds indiciel répliquant quasiment sans frais le S&P 500. Lorsque son pari s’est dénoué début 2018, l’oracle d’Omaha tenait sa démonstration: les cinq fonds de hedge funds construits par Protégé Partners, la firme new-yorkaise qui avait accepté de relever le défi, ont tous été largement distancés par les 126% de performance du fonds indiciel.

une décennie de sous performance

L’histoire ne dit pas dans quelle mesure Protégé serait parvenu à combler son retard si le pari s’était prolongé en 2018. Car l’année s’annonçait sous de bons auspices pour les hedge funds. Entre le retour de la volatilité, de la dispersion et la hausse des taux, les circonstances semblaient réunies pour un grand come back du secteur, qui viendrait clore une décennie de sous performance. Il n’en a rien été. 

D’après Bloomberg, 60% des hedge funds auraient perdu de l’argent en 2018, la plus forte proportion depuis la crise de 2008, et 580 d’entre eux, sur les 11’000 que compte le secteur, auraient mis la clé sous la porte, affirme Eurekahedge. Quant à la contreperformance de l’indice HFRX Global (-6,7% contre -4,4% pour le S&P500 sur l’année), elle a encore attisé la défiance l’égard de cette industrie qui a toujours eu pour cheval de bataille sa capacité à dégager des performances positives quelles que soient les conditions de marché.

Les Commodity Trading Advisors ont gagné 0,4% par an
en moyenne entre 2009 et 2018, contre 7,39% entre 1999 et 2008.

La comparaison des performances annualisées d’une dizaine de stratégies alternatives suivies par les indices de l’Edhec-Risk Institute entre la décennie 2009-2018 et 1999-2008 montre qu’à l’exception des fonds d’arbitrage de convertibles (7,93% contre 4,75%), toutes ont vues leur performance se tasser d’une décennie sur l’autre. Les CTA (Commodity Trading Advisors, fonds futures) ont ainsi gagné 0,4% par an en moyenne entre 2009 et 2018, contre 7,39% auparavant; les fonds Global Macro 3,16% contre 8,14% ou des Long Short Equity 5,88% contre 7,01%. A titre de comparaison, le S&P a perdu en moyenne 3,03% par an entre 1999 et 2008, et gagné 10,75% annualisé la décennie suivante. «C’est indéniable, l’industrie des hedge funds a plus de difficultés qu’autrefois à réaliser des performances satisfaisantes et elle est globalement décevante relativement aux portefeuilles actions classiques», relève Philippe Ferreira, Senior Strategist chez Lyxor Asset Management à Paris.

Signe que le scepticisme devient tenace, dans une enquête menée par le gestionnaire Amundi et CREATE-Research, seuls 3% des 149 fonds de pensions européens sondés estiment que les hedge funds sont susceptibles de satisfaire leurs objectifs de rendements en 2019, à peine mieux que l’or ou les fonds monétaires sur une liste de 25 actifs.

TOUS LES FONDS NE SE VALENT PAS

Alors, fin de l’histoire pour les hedge funds? Pas si vite, dit en substance Sherban Tautu, Head Global Investment Solutions à la Banque Syz. «Les indices dédiés aux hedge funds couvrent des centaines de fonds, dont peut-être 5% sont bons, voire très bons. Ainsi, sur un univers total de de près de 10’000 fonds, 500 se distinguent par leur qualité, et parmi eux, plus de la moitié sont fermés». L’indice HFRI, qui intègre les fonds fermés, donne un aperçu du secteur différent du HFRX qui ne comprend que des fonds accessibles: le premier cumule 26,7% de performance depuis 2011 contre un recul 0,2% pour le second. «Il est encore tout à fait possible des performances acceptables si on sait accéder aux bons fonds. C’est tout l’enjeu du travail des allocateurs», poursuit Sherban Tautu.

Les hedge funds restent légitimes aux yeux des investisseurs institutionnels
qui voient en eux une forme de protection dans des marchés instables

«On compare toujours la performance des hedge funds à celle des actions américaines, l’actif qui s’est le mieux comporté au monde au cours de la décennie écoulée. Mais qui se risquerait à projeter à nouveau une telle hausse sur les dix prochaines années, sachant que l’économie américaine montre déjà des signes de ralentissements, et que Wall Street perd en moyenne 35% pendant les épisodes de récession?», questionne Philippe Ferreira. 

PERTINENTS DANS UNE APPROCHE DéFENSIVE

D’après lui, si le rendement absolu – le fameux alpha -, l’argument phare de l’industrie, a perdu de sa force, ceux de la diversification et de la mitigation des risques restent pertinents. De fait, la plupart des stratégies continuent d’afficher un ratio Sharpe-performance ajustée du risque- en moyenne meilleur que celui des actions sur le long terme. Quant au bêta des hedge funds -sensibilité du portefeuille au risque du marché - il reste, par construction, inférieur à celui du marché. «Dans le cadre d’une approche défensive, les hedge funds restent légitimes aux yeux des investisseurs institutionnels qui voient en eux une forme de protection dans des marchés instables», poursuit Philippe Ferreira.

L’industrie a vu son étoile pâlir, mais elle sait encore se défendre, comme en atteste la progression continue des encours. A la fin des années 1990, elle ne pesait pas plus de quelques centaines de milliards de dollars. Selon la base de donnée BarclayHedge, elle a doublé de taille depuis 2011 et dépasse aujourd’hui largement 3’000 milliards.