Les 10 «Outrageous Predictions» de Saxo Bank pour 2020

Communiqué, Saxo Bank

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«Nous envisageons 2020 comme une année où la rupture du statu quo sera un thème majeur», commente Steen Jakobsen, économiste en chef.

Saxo Bank, l’un des leaders mondiaux de l’accès aux produits et services des marchés de capitaux, publie aujourd’hui ses 10 prévisions choc pour 2020. Celles-ci consistent en une série d’événements certes peu probables mais sous-estimés, qui pourraient entraîner une onde de choc sur les marchés financiers s’ils venaient à se produire.

Si ces événements ne font pas partie des prévisions de marché officielles de Saxo Bank pour 2020, ils mettent en garde contre une potentielle évaluation erronée du risque par les investisseurs, qui estiment généralement à 1% la probabilité que ces événements se produisent. Il s’agit de réfléchir aux risques et possibilités, même les plus improbables, sans en oublier. Les conclusions les plus alarmantes sont bien entendu celles qui mettent en péril le consensus.

«Les prévisions choc de cette année jouent toutes la carte de la rupture, parce que c’est en fin de compte tout notre système qui est en jeu», commente Steen Jakobsen, économiste en chef de Saxo Bank. «Non pas que nous souhaitions qu’il prenne fin, mais prolonger la tendance de la dernière décennie serait synonyme de guerre sociétale, de remplacement des marchés par les gouvernements, de généralisation des monopoles, et d’un débat public entièrement partisan, fragmenté et polarisé. C’est un environnement dans lequel les rendements négatifs sont dorénavant utilisés pour empêcher les ménages à revenus modestes, les retraités et les étudiants d’accéder à l’emprunt, la demande réglementaire de capital constituant un obstacle insurmontable pour ce groupe. Leur loyer mensuel, véritable taxe sur la pauvreté et vecteur d’inégalité, est donc deux fois plus élevé qu’une échéance d’emprunt immobilier. Cela risque de priver toute une génération des économies nécessaires pour devenir propriétaire de sa maison, généralement le seul actif que les ménages à revenus modestes et moyens réussissent à s’offrir. Nous bafouons donc le mécanisme économique qui a rendu «riches» les générations précédentes, et risquons de creuser une inégalité générationnelle permanente. Nous envisageons 2020 comme une année où la rupture du statu quo sera un thème majeur. Elle pourrait être celle d’un grand basculement politique, monétaire, fiscal et environnemental. En politique, cela pourrait se traduire par l’échec soudain du populisme et l’engagement à «apaiser les tensions» au lieu de diviser. Du point de vue de la politique monétaire, cela pourrait signifier que les banques centrales cèdent le pas et peut-être même une légère normalisation des taux, avec des gouvernements qui saisiront l’occasion sous forme de dépenses écologiques et d’infrastructure.»

Les «Outrageous Predictions» pour 2019 sont les suivantes:

1. Un rude hiver pour les puces informatiques

La baisse du rendement des puces numériques entraîne la chute de 50% de l’indice SOX des semi-conducteurs. En dehors de leur généralisation dans les produits de consommation, les semi-conducteurs doivent leur croissance à un investissement massif dans tout ce qui a trait à l’infrastructure cloud et à l’intelligence artificielle (IA) en passant par les cryptomonnaies, le traitement des big data et l’apprentissage approfondi. Mais en 2020, la baisse de leur rendement va conduire les semi-conducteurs droit dans le mur. En fait, après ceux des années 1960 et 1980, où les résultats en matière d’applications des semi-conducteurs n’avaient pas été à la hauteur des attentes, un nouvel «hiver de l’IA» se profile à l’horizon. Seules les plus grandes entreprises comme Facebook, Microsoft et Google le passeront. Une barrière à l’entrée plus élevée va venir tarir le capital-risque et l’innovation en matière d’intelligence artificielle. Et puis il y a les valorisations: alors que les bénéfices de l’indice MSCI World Semiconductor ont perdu 17% depuis 2018, l’indice a atteint un nouveau record en octobre 2019. Témoin des limites que la réalité impose au monde de l’IA, l’indice SOX perd 50% de sa valeur, avec une croissance des bénéfices en chute en raison du gel des investissements.

2. Une soudaine stagflation récompense la valeur plutôt que la croissance

L’ETF iShares MSCCI World Value Factor fait passer les FANGS au placard en les surperformant de 25%. Le monde a fait le tour du système Bretton Woods, en passant du dollar basé sur l’or au dollar sur ordonnance, avec des milliards de dollars empruntés en circulation — non seulement aux États-Unis, mais partout dans le monde. Chaque cycle de crédit s’est appuyé sur des taux d’intérêt toujours plus faibles et des relances toujours plus massives pour empêcher l’effondrement des systèmes financiers américain et mondial. Avec des taux à leur point le plus bas et des déficits énormes et grandissants aux États-Unis, la récession américaine à venir va forcer la Fed à doper son bilan au-delà de ce que l’on peut imaginer pour financer les nouvelles dépenses massives d’infrastructure que Trump prévoit pour sauver ses chances de réélection. Mais l’inattendu se produit: les salaires et les prix augmentent fortement au moment où la relance impacte l’économie, paradoxalement en raison du manque de ressources et de main-d’oeuvre qualifiée provoqué par les investissements insuffisants en amont. La hausse de l’inflation et des rendements font basculer le coût du capital, privant d’activité les sociétés zombies, les débiteurs affaiblis ne sachant plus comment trouver financement. Au niveau mondial, le dollar américain subit une intense dévaluation, le marché considérant que la Fed ne pourra qu’accélérer l’expansion de son bilan tout en laissant ses taux à un niveau misérablement bas.

3. La BCE cède et augmente ses taux

L’indice bancaire EuroStoxx augmente de 30% en 2020, replaçant les banques européennes dans la course. Malgré la récente introduction du système à niveaux, qui a permis de limiter les conséquences négatives des taux négatifs, les banques sont toujours dans une crise majeure. Elles font face à un environnement économique et financier défavorable, marqué par des taux structurellement ultra-bas, une augmentation de la réglementation due à Bâle IV — qui va continuer de faire baisser leur retour sur investissement — et la concurrence des sociétés de fintech sur les marchés de niche. Dans des circonstances sans précédent, début janvier 2020, Christine Lagarde, nouvelle présidente de la BCE — qui avait précédemment cautionné les taux négatifs — fait volte-face en déclarant que la politique monétaire a dépassé ses limites. Elle affirme que maintenir des taux d’intérêt négatifs pourrait sérieusement porter préjudice au secteur bancaire européen. Afin de forcer les gouvernements de la zone euro, et notamment l’Allemagne, à faire usage d’une politique fiscale stimulant l’économie, la BCE inverse sa politique monétaire et augmente ses taux au 23 janvier 2020. Cette première hausse est suivie peu de temps après d’une deuxième, qui ramène rapidement le taux directeur à zéro et même à un niveau légèrement positif avant la fin de l’année.

4. Énergie: le vert n’est plus tendance

La proportion d’ETF d’énergies fossiles VDE par rapport à l’ICLN, un ETF d’énergie renouvelable, passe de 7 à 12. Le secteur du pétrole et du gaz est sorti triomphant de la crise financière après 2009, avec 131% de rendement entre 2008 et le pic de juin 2014, lorsque la Chine a sorti l’économie mondiale de la crise du crédit. Depuis lors, deux forces majeures ont malmené le secteur. La première a été le gaz de schiste américain et les progrès rapides de mondialisation des chaînes logistiques de gaz naturel liquéfié. Puis a suivi la révolution du schiste bitumineux, qui a fait des États-Unis le premier producteur mondial de pétrole. La deuxième force a été la volonté politique et populaire de combattre le changement climatique, qui a provoqué une hausse massive de la demande en énergie renouvelable. La pression conjuguée de la chute des cours et du retrait des investisseurs du secteur de l’énergie noire a fait passer la valeur boursière des sociétés d’énergie traditionnelles à 23% de moins que les sociétés d’énergie propre. En 2020, les perspectives d’investissement devraient changer en raison de la poursuite des coupes de production de l’OPEP, du ralentissement de la croissance de production des exploitations peu rentables d’énergies de schiste américaines et de la nouvelle hausse de la demande asiatique. Et non seulement le secteur du pétrole et du gaz sera le vainqueur surprise de l’année 2020, mais celui des énergies vertes va subir un coup de semonce.

5. ESKOM: la dette qui plombe l’Afrique du Sud

La fermeture des lignes de crédit à l’Afrique du Sud fait passer le cours USD/ZAR de 15 à 20. L’annonce du gouvernement sud-africain en fin d’année de continuer à renflouer l’entreprise d’électricité publique ESKOM, en mauvaise posture, pour ne pas plonger le pays dans l’obscurité a été une très mauvaise nouvelle. Avec 6,5% du PIB, le budget pour l’année prochaine sera le pire depuis plus de dix ans: une nette dégradation après la stabilisation des finances à presque moins de 4% du PIB ces dernières années. Encore pire, la Banque mondiale estime que la dette extérieure du pays a plus que doublé pendant cette période, dépassant 50% du PIB. Le fiasco ESKOM sera peut-être la goutte d’eau qui va faire déborder le vase pour des créanciers qui veulent de moins en moins financer un pays dont les institutions financières et dirigeantes sont à la peine depuis des décennies. D’autres marchés émergents non solvables vont plonger en 2020, année où jamais les disparités de performance au sein de ce groupe n’auront été aussi grandes. Au bord du défaut de paiement, c’est tout un pays qui vacille.

6. L’impôt «America First» pour réduire le déficit commercial

Un impôt sur toutes les recettes provenant de l’étranger perturbe les lignes d’approvisionnement et favorise l’inflation. Les bons du Trésor américains à 10 ans protégés contre l’inflation rapportent 6% en 2020 grâce à une ruée des investisseurs due à la hausse de l’IPC. L’année 2020 part sur des bases commerciales stables après que l’administration Trump et la Chine se sont accordés sur un apaisement temporaire en matière de droits de douane, de politique monétaire et d’achats de marchandises agricoles. Mais assez vite, l’économie américaine manque d’air, et les déficits commerciaux du pays avec la Chine ne parviennent pas à s’améliorer, tandis qu’il reste difficile d’envisager une hausse des achats chinois de produits agricoles. Voulant à tout prix éviter une défaite annoncée aux élections de 2020, le président Trump s’agite, et dans un ultime effort pour raviver la flamme protectionniste, son administration concocte un nouvel impôt: l’America First Tax. Celui-ci prévoit une restructuration complète du calendrier fiscal américain, afin de favoriser les entreprises produisant sur le sol américain selon les principes d’«échange libre et équitable». Le plan annule toutes les barrières douanières et instaure un forfait de 25% de T.V.A. sur tous les revenus bruts du marché américain provenant de production à l’étranger. L’administration américaine s’attire ainsi les contestations des partenaires commerciaux qui ne voient là qu’une refonte des barrières douanières, mais elle répond que les sociétés étrangères peuvent venir produire aux États-Unis pour éviter cet impôt.

7. La Suède tourne mal

Un changement d’attitude profond et radical traverse la Suède, qui cherche à mieux intégrer ses immigrés et apaiser ses services sociaux débordés, provoque une grande relance fiscale et une forte reprise de la SEK. Comme au début des 1990, lorsqu’une taxation excessive avait fait basculer l’économie, la politique suédoise a poussé le politiquement correct migratoire si loin qu’elle en devient politiquement incorrecte. Elle ignore la proportion grandissante de Suédois qui remettent en cause sa vision, et les tient hors du débat. Une démocratie parlementaire devrait permettre à tous les groupes de taille raisonnable de participer au débat, mais les principaux partis traditionnels suédois ont pris ensemble la décision surprenante d’ignorer les voix antiimmigration, qui représentent maintenant plus de 25% des électeurs. La justification et les intentions étaient bonnes: ouverture d’esprit et égalité pour tous, en préservant l’ouverture du modèle économique suédois. Mais l’excès de zèle peut s’avérer nocif, et pour survivre, tous les modèles doivent s’adapter aux conditions qu’ils rencontrent. Les autres pays nordiques parlent maintenant de «l’exemple suédois» comme d’un danger et non comme d’un modèle vertueux. La Suède est actuellement en récession, et son statut de petite économie ouverte la rend très sensible au ralentissement mondial. Ce sentiment de crise, sociale et économique, va créer une obligation de changement.

8. Les Démocrates, soutenus par les femmes et la génération Y, gagnent nettement les présidentielles américaines

L’élection américaine de 2020 donne la présidence et les deux chambres du Congrès aux Démocrates. Les grands titres boursiers de la santé et de l’industrie pharmaceutique perdent 50% de leur valeur. Les sondages pour l’élection 2020 ne sont pas encourageants pour Trump, et les électeurs non plus. Les rares partisans de la réélection de Trump sont vieux et blancs, une classe démographique en recul à l’heure où celle des 20-40 ans, surnommée génération Y, beaucoup plus libérale socialement, s’impose comme la catégorie démographique dominante. Ces «milléniaux» et même les plus vieux de la «génération Z» sont indignés par les injustices et l’inégalité que crée le pompage du marché des actifs par la banque centrale, et sont motivés par leur peur du changement climatique, dont le président Trump est le dernier contestataire encore au pouvoir. Le vote à gauche est entièrement alimenté par le dégoût envers Trump – dont les femmes et les milléniaux vivant en banlieue sont les plus ardents représentants. Les Démocrates gagnent le vote populaire par plus de 20 millions de voix, renforcent leur contrôle de la Chambre des représentants et gagnent même de justesse le Sénat. Le Medicare pour tous et les négociations sur le prix des médicaments font radicalement chuter la rentabilité du secteur.

9. La Hongrie quitte l’UE

La Hongrie a connu un impressionnant succès économique jusqu’à son intégration à l’UE en 2004. Mais 15 ans après, le mariage bat de l’aile depuis que l’UE a lancé une procédure prévue à l’art. 7 contre le pays – ou le gouvernement Orbán – au motif des restrictions toujours plus dures auxquelles doivent faire face les médias, les juges, les universitaires, les minorités et les défenseurs des droits. L’objection des dirigeants hongrois est que le pays ne fait que défendre sa culture contre l’immigration de masse. Le statu quo sera dur à maintenir, et les deux camps auront du mal à se réconcilier en 2020, en raison de la lenteur de la procédure selon le système européen. Contrairement à une partie du reste de l’Europe, le Premier ministre Orbán parle même ouvertement de la Hongrie comme d’une «soeur de sang» de la Turquie rebelle: un grand changement de discours et de ton qui coïncide pourtant avec des transferts monétaires de l’UE au cours des deux prochaines années. La monnaie hongroise, le forint (HUF), est en mauvaise posture et atteint le niveau très faible de 375 EUR/HUF, le marché craignant le désengagement ou le retrait de flux de capitaux à l’heure où les entreprises européennes investissent de moins en moins en Hongrie.

10. L’Asie lance une nouvelle devise de réserve pour être moins dépendante du dollar

Une devise de réserve numérique, soutenue par la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (BAII) fait baisser l’indice du dollar américain de 20% et plombe le billet vert face à l’or de 30%. Afin de faire face à l’aggravation de la concurrence commerciale et aux vulnérabilités par rapport au dollar, dont les États-Unis menacent de faire une arme de contrôle des finances mondiales, la BAII crée un nouvel actif de réserve appelé Asian Drawing Right, ou ADR, 1 ADR équivalant à 2 USD, faisant de l’ADR la principale devise mondiale. L’objectif est clairement de dé-dollariser le commerce dans la région. Les économies locales acceptent de mener tous leurs échanges en ADR, et les grands exportateurs de pétrole de l’OPEP et la Russie signent les yeux fermés en raison de leur dépendance grandissante vis-à-vis du marché asiatique. La redénomination d’une part importante du commerce mondial en une devise autre que le dollar prive encore plus les États-Unis des entrées de capitaux nécessaires au financement de son double déficit. L’USD perd 20% par rapport à l’ADR en quelques mois, et 30% par rapport à l’or, portant l’once d’or bien au-delà de 2000 dollars en 2020.

 

La publication «Outrageous Predictions» pour 2019 est accessible ici.