L’économie suisse en mode reprise – mais pas trop

Yves Hulmann

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En 2020, le PIB helvétique devrait croître de 1,3%, contre 0,9% en 2019. La solidité de la pharma contrebalancera la faiblesse de l’industrie.


Maison Olympique, siège du CIO à Lausanne. ©IOC/Adam Mork

«Allegro ma non troppo», pourrait-on résumer à propos de l’allure attendue de l’économie helvétique durant l’année qui vient de débuter. En 2020, l’économie helvétique devrait croître à un rythme un peu plus élevé qu’en 2019, et aussi supérieur à la croissance attendue dans la zone euro. Selon les 20 économistes sondés par le Centre de recherches conjoncturelles KOF, le produit intérieur brut (PIB) helvétique devrait progresser de 1,3% l’an prochain, après une croissance, révisée en légère baisse, estimée à 0,9% pour l’année qui s’est achevée. Parmi les instituts un peu plus optimistes, Credit Suisse table sur une progression de 1,4% du PIB helvétique en 2020, qui sera aussi porté par la tenue de deux événements sportifs cet été.

Merci les JO et l’Euro 2020

La croissance en Suisse sera en effet soutenue cette année par la tenue de deux grandes manifestations sportives internationales, les Jeux Olympiques et le Championnat d’Europe de football 2020. Ces événements se répercutent en effet positivement sur la croissance du PIB helvétique grâce aux recettes de licence engrangées par les deux fédérations sportives qui les chapeautent, toutes deux basées en Suisse. La Suisse romande devrait aussi tirer parti d’un environnement économique plus favorable avec une croissance attendue par la Banque Cantonale de Genève (BCGE) à 1,5% s’agissant du PIB du canton de Genève, comparé à une hausse de 1,6% escomptée pour la Suisse dans son ensemble par l’établissement cantonal genevois. Tous les économistes ne partagent un pareil optimisme pour l’économie helvétique mais le ton est résolument optimiste. Swiss Life Asset Managers, qui est habituellement un peu plus prudent dans ses perspectives, l’assureur anticipe une croissance de 1,2% du PIB helvétique en 2020 (contre 0,7% estimé pour 2019).

L’Allemagne sera le talon d’Achille de la reprise helvétique.

Une relative prudence qui s’explique à la fois par les incertitudes qui persistent au sujet de l’évolution des tensions commerciales entre les Etats-Unis et la Chine au sujet des droits de douane, lesquelles pèseront sur la croissance du PIB chinois (attendue à 5,8% cette année, contre 6,1% en 2019) - et plus encore en raison d’une conjoncture atone outre-Rhin. «Les signes de redressement de l’activité restent très timides en Allemagne», note l’assureur dans ses perspectives de décembre. Selon Swiss Life, le PIB de l’Allemagne ne devrait croître que de 0,6% en 2020, comme en 2019, comparé à un taux de croissance de 0,8% escompté par les économistes sondés par l’institut Consensus Economics à Londres. Une croissance à peine plus élevée est escomptée par ceux-ci concernant les économies de la zone euro (1%) de la France (1,1%) et du Royaume-Uni (1,1%)

Seule la pharma croît encore fortement

Hormis l’effet spécifique des manifestations sportives qui auront lieu cet été, l’économie helvétique continuera de profiter de la solidité du secteur pharmaceutique qui parviendra à compenser la faiblesse dans d’autres branches, notamment dans l’industrie manufacturière. Selon des données de l’Office fédéral de la Statistique (OFS), la production industrielle, dans son ensemble, a progressé de 41% entre 2004 et 2019. Cette moyenne dissimule toutefois une «rupture phénoménale» au sein de l’économie suisse, souligne Swiss Life. En effet, alors que la fabrication de produits pharmaceutiques a plus que triplé (+302%) au cours des quinze dernières années, la production de machines a, elle, stagné en termes réels. Même dans un secteur jugé porteur comme la construction, cette hausse n’a atteint que de 15% durant cette période.

«La chimie et la pharma agissent comme un coussin
de sécurité pour l’économie genevoise.»

Le rôle clé de la pharma pour l’économie helvétique ne se limite pas à la région bâloise mais aussi la région lémanique. Lors de la présentation de ses perspectives pour 2020, la BCGE a ainsi souligné l’importance d’activités défensives telles que la chimie et la pharma qui agissent «comme un coussin de sécurité pour l’économie genevoise».

Même constat du côté de Raiffeisen: «La solide croissance du PIB suisse au troisième trimestre a été stimulée quasi exclusivement par le dynamisme du secteur pharmaceutique», relève l’établissement dans son «Check conjoncturel» de décembre.

L’industrie est à la peine

A l’inverse, de nombreux secteurs sont confrontés à un recul de leurs chiffres d’affaires, en particulier l’industrie MEM (machines, équipements électriques et métaux), «très sensible à la conjoncture», selon Raiffeisen. Le moral du secteur industriel en Allemagne, particulièrement important pour la branche MEM, est tombé à un niveau digne d’une récession, ajoute Credit Suisse dans son «Moniteur suisse» du quatrième trimestre. «Nous n’anticipons qu’une reprise graduelle de la production industrielle globale en Allemagne. De la sorte, la situation pour l’industrie MEM restera difficile», prédit la grande banque.

Soutien de la demande intérieure

Du côté de la demande intérieure, tant la consommation privée que les dépenses publiques devraient continuer à soutenir l’activité, relève Swiss Life. Dans le tourisme aussi, la tendance positive concernant le nombre de nuitées provenant de la clientèle helvétique devrait se poursuivre compte tenu d’un moral des consommateurs toujours optimiste, poursuit Credit Suisse. A l’inverse, le commerce de détail devrait, lui, continuer à souffrir du tourisme d’achat. L’horlogerie sera, elle, tiraillée par diverses tendances: la chute des ventes à Hongkong a pu être en partie compensée par une hausse des exportations de montres vers la Chine et Singapour mais la faiblesse de marchés européens clés limite ses perspectives.

La devise helvétique pourrait s’apprécier à 1,06 franc par euro.

Reste l’inconnue du franc dont la valeur restera soumise à l’évolution de la politique monétaire ultra-accommodante menée par la Banque centrale européenne (BCE). Même si la plupart des économistes n’anticipent pas un abaissement plus prononcé des taux du côté de la BCE, ni la mise en place de nouvelles mesures supplémentaires de la part de l’institut, le franc pourrait retrouver son rôle de valeur refuge en cas de nouvelles tensions sur les marchés. A partir de quel seuil la BNS interviendra-t-elle? Le taux de change entre la devise européenne et la monnaie helvétique s’est stabilisé juste en-dessous de 1,10 franc, «sans achats de devises de la banque centrale», estime Raiffeisen. Et si les dirigeants de la BNS réaffirment régulièrement qu’ils sont disposés à baisser encore davantage les taux, il n’y a pas de pression à agir dans ce sens. Ainsi, «les achats de devises devraient être la première ligne de défense et la BNS ne devrait donc pas resserrer la vis, sauf urgence», analyse l’établissement dans son «Check conjoncturel» de décembre. Malgré tout, Raiffeisen anticipe une légère appréciation du franc en 2020, soit 1,09 franc à un horizon de trois mois et à 1,06 franc sur douze mois.

L’économie suisse peut supporter
une appréciation de 2 à 3 centimes par an.

Thomas Stucki, directeur des investissements à la Banque cantonale de Saint-Gall (SGKB), partage cette analyse et ne prévoit pas un nouvel abaissement des taux du côté de la BNS. Selon lui, le taux directeur restera négatif à -0,75% si la BCE étend sur la durée son programme d’assouplissement quantitatif (QE) et si le taux d’escompte descend encore à -0,6%. Pour que la BNS abaisse encore son taux directeur à -1%, il faudrait que la BCE diminue encore d’au moins 0,25% son taux d’escompte et de refinancement. Dès lors, la BNS n’interviendra sur le marché des devises que si le franc devait à nouveau s’apprécier de manière «rapide et significative» en dessous de 1,10 franc par euro, anticipe-t-il. Et si le cours euro contre franc continuera à diminuer, une dépréciation de l’euro de 2 à 3 centimes par an face à la devise helvétique, l’économie suisse devrait parvenir à «appréhender une hausse de 2 à 3 centimes par année». Dans ce contexte, l’établissement n’anticipe qu’une légère appréciation de la monnaie helvétique qui devrait évoluer dans un couloir de 1,05 à 1,10 franc par euro à horizon de douze mois (1,06-1,11 à trois mois).