Guerre commerciale: bien plus qu'une surenchère

Philippe G. Müller, UBS

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Les symptômes d'une rivalité profonde entre les Etats-Unis et la Chine ne seront pas résolus avec quelques concessions lors d'un sommet.


© Keystone

Les déclarations encourageantes des protagonistes de la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine ont joué un rôle important dans la reprise des marchés des actions observée au début de l'année. Cependant, la semaine dernière, le rebond s'est étiolé face aux signes suggérant que les pourparlers pourraient ne pas se dérouler aussi bien qu'espéré. Le président américain, Donald Trump, a ainsi enjoint Pékin à «cesser son petit jeu» via Twitter.

Le différend commercial reste au coeur de l'actualité. Cette semaine, le vice-premier ministre chinois, Liu He, s'est rendu à Washington pour reprendre les pourparlers avec le représentant américain au commerce, Robert Lighthizer. L'issue de ces pourparlers influencera l'évolution à court terme des marchés des actions.

Les investisseurs doivent se souvenir que le bras de fer commercial
n'est que le symptôme d'une rivalité plus profonde entre les USA et la Chine.

Néanmoins, quel que soit le résultat, les investisseurs doivent se souvenir que le bras de fer commercial n'est que le symptôme d'une rivalité plus profonde entre les Etats-Unis et la Chine, qui ne sera pas résolue avec quelques concessions lors d'un sommet.

Les Etats-Unis savent que leur suprématie économique et technologique s'amenuisera au fil du temps. En supposant que la croissance nominale soit de 5% aux Etats-Unis et de 8% en Chine, à taux de change constants, le PIB chinois dépasserait celui des Etats-Unis vers 2033. A parité de pouvoir d'achat, il est déjà plus élevé.

Les Etats-Unis sont en train de décider de l’ampleur des mesures à prendre pour préserver leur avantage, tant qu'ils en ont un. Cette tension permet d'expliquer pourquoi, alors même que ses déclarations semblent plus mesurées, le président Trump serait, selon certaines indiscrétions, en train de rédiger un décret qui «restreindrait significativement la possibilité pour les entreprises publiques chinoises du secteur des télécoms de mener des activités aux Etats-Unis».

La semaine dernière, le secrétaire américain au Commerce, Wilbur Ross, a souligné que Pékin tente de «dominer les industries high-tech au niveau mondial» et des documents relatifs à la stratégie de l'administration Trump affirment que, dans le domaine de la technologie, les Chinois «volent chaque année pour des centaines de milliards de dollars de propriété intellectuelle (…) et exploitent abusivement l'innovation issue des sociétés libres»1.

Evidemment, le président Trump devra défendre ses priorités stratégiques en matière de commerce extérieur tout en reconnaissant qu'il ne peut se permettre un ralentissement économique au début de l'année 2020, alors qu'il s'apprêtera à entrer en campagne pour sa réélection.

La signature d'un accord commercial
est possible à brève échéance.

Entre-temps, le ralentissement de la croissance chinoise a amené le gouvernement à assouplir sa politique monétaire et budgétaire. Dans la mesure où les deux parties y ont intérêt, la signature d'un accord commercial est possible à brève échéance. Mais compte tenu de la rivalité plus profonde entre les deux pays, la probabilité de trouver un accord plus durable est peu probable.

Cette rivalité a un certain nombre d'implications pour les investisseurs:

  • Diversification à l’échelle régionale pour les investisseurs
    Les investisseurs qui redoutent une guerre commerciale devraient envisager une diversification à l'échelle régionale. La lutte pour la suprématie à tous les échelons de la filière technologique est susceptible de bouleverser le statu quo existant. Les investisseurs doivent s'intéresser à d'autres économies asiatiques, comme le Vietnam, qui pourraient avoir le vent en poupe si la Chine parvient à révolutionner la chaîne d'approvisionnement actuelle.
     
  • Les gagnants de la réorganisation
    Les entreprises qui délocaliseront leur production pourraient également en profiter pour moderniser leurs installations, ce qui serait une aubaine pour l'investissement productif à l'échelle mondiale, même si les effets positifs et négatifs ne seront pas uniformément répartis. Toutefois, d'un point de vue sectoriel, les entreprises spécialisées dans l'automatisation devraient être les grandes gagnantes de la réorganisation des chaînes d'approvisionnement.
     
  • Le high-tech chinois
    Certaines entreprises chinoises pourraient également profiter de l'impulsion donnée par Pékin à la recherche fondamentale et appliquée dans la haute technologie afin de progresser dans la chaîne de valeur mondiale et de renforcer son indépendance technologique.
     
  • Résorption progressive des primes de risque
    Une analyse menée par UBS suggère qu'il subsiste une prime de risque considérable liée à la politique commerciale pour les actifs risqués, malgré les récents progrès apparents qui laissent espérer un accord. Le caractère durable du différend signifie que ces primes de risque ne disparaîtront que progressivement.

Les marchés doivent s'ajuster pour en tenir compte, et cela se traduira probablement par la persistance d'une volatilité élevée. Dans ce contexte, les actions mondiales continueront d’être surpondérées tout en couvrant les risques baissiers.

1 Stratégie de sécurité nationale des Etats-Unis, 2017.