Europe: un moteur à améliorer, pas à casser

Valérie Plagnol, Vision & Perspectives

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La montée des partis dits populistes et souverainistes risque de modifier les équilibres traditionnels au sein du prochain Parlement européen.

Du 23 au 26 mai, se tiendront les élections au Parlement européen dans les 27 plus 1 pays de l’Union – les citoyens britanniques étant finalement appelés aux urnes. Le Brexit cristallise le contexte assez singulier dans lequel se tiendra ce scrutin. La montée des partis dits souverainistes/anti-euro/populistes marque la campagne dans plusieurs pays, mettant en avant les thèmes de l’insécurité migratoire et du repli sur soi. Les enjeux, pourtant apparaissent d’un autre ordre, et notamment la place et le rôle de l’Europe face à la menace d’une guerre commerciale globale et à la résurgence des tensions internationales, comme à l’avenir de ses politiques économique et agricole communes.

A l’aune de ces contestations, reproches, critiques et abandons, l’Europe ne serait-elle plus une évidence? 62 ans après la signature du Traité de Rome, les détracteurs semblent tenir le haut du pavé, tandis que les soutiens se cherchent encore. Pourtant, il y a bien un projet européen, une construction européenne. Ce mouvement n’est pas une progression linéaire, bien huilée, sans à-coup. Le moteur souffre et toussote, et comme on l’a vu lors de la crise de 2011-2012, il faut y apporter de sérieuses révisions, parfois dans l’urgence. Le Royaume-Uni, empêtré et déchiré depuis trois ans dans l’organisation de sa sortie, est à lui seul la preuve même de la force et de la résilience et encore plus de l’influence de l’Union.

L’accession à l’EU a représenté un formidable transfert
de richesses et de compétence vers les pays entrants.

L’Europe économique est une construction éminemment politique. Elle est née de la volonté de ses initiateurs, et ses institutions comme son organisation en sont le fruit. L’Europe de la paix, de la stabilité démocratique et des progrès socio-économiques – aussi imparfaits soient-ils – est un modèle global. Il n’y a qu’à le demander à ses citoyens. C’est ce qu’a fait l’OCDE dans une récente enquête1, d’où il ressort que la paix, la liberté de circulation et l’euro sont les plus grand acquis de l’Union. Ce sont là les points les plus saillants – et aussi les plus concrets de la construction européenne.

L’Europe souffre de plusieurs fragilités, citons-en deux:

Tout d’abord, la complexité de la subsidiarité laisse libre court à l’accusation d’ingérence tatillonne sans élan pour la croissance. L’Union européenne se classe en tête des enquêtes des pays de l’OCDE en matière de sécurité, de santé, de protection sociale et d’éducation. En revanche, le marché du travail est perçu comme moins favorable, accusant un important chômage de longue durée, ou encore des revenus jugés moins satisfaisants que dans d’autres pays de l’OCDE. Cela même alors qu’on y reconnait une qualité de vie au travail bien supérieure. Ainsi le premier tableau de l’UE révèle le contraste entre ses accomplissements et une relative insatisfaction à leur égard. L’accession à l’EU a représenté un formidable transfert de richesses et de compétence vers les pays entrants, tous ayant vu leur niveau de vie s’élever considérablement, bien qu’encore inégalement suivant le retard accumulé et leur capacité d’adaptation. Depuis 1995, la politique régionale de l’UE (qui représente un tiers du budget de l’Union) a permis de réduire significativement les disparités régionales. La crise de 2008 a clairement ralenti ces convergences. Les plans de soutien et d’investissement ont néanmoins permis d’atténuer les effets de la crise. Il apparaît aussi qu’une meilleure gouvernance dans la destination et la distribution des fonds serait nécessaire. Avec ces aides, viennent aussi les contraintes de contrôle et de transparence. Certains bénéficiaires aimeraient probablement être moins «surveillés».

L’Europe plus égalitaire, plus distributive, plus démocratique, ne suffit pas.

Pour beaucoup, les divergences de rythmes de croissance
entre économies sont à mettre au compte de l’euro.

De même, l’union économique et monétaire, emporte une très large adhésion des européens – ce qui explique d’ailleurs la marginalisation du thème de la sortie de l’euro dans la plupart des plateformes extrémistes – qui le soutiennent à presque 80%. Le marché unique est une des grandes réalisations de l’Union. Il a fait d’elle une puissance économique à part entière, son action pour la protection de l’environnement est reconnue. Mais l’UE – comme nombres de ses gouvernements – ne s’est pas encore remise de la crise de 2008. Pour beaucoup, les divergences de rythmes de croissance entre économies sont à mettre au compte de l’euro. La monnaie unique serait un carcan irrespirable pour les économies en mal d’ajustement et de sortie leurs difficultés par la dévaluation. La défiance est de mise, quant au manque d’une politique d’investissements et de soutien à la croissance et au risque de dilution dans la mondialisation.

Ensuite, l’ouverture des frontière face aux flux migratoires et aux puissances concurrentes sinon hostiles, inquiète les Européens et nourrit des peurs profondes. L’Europe compte pour plus d’un tiers du commerce mondial et fait jeu égal avec les Etats-Unis et la Chine. Le ralentissement de l’activité en fin d’année 2018, est en partie la conséquence de l’affaiblissement de ses marchés extérieurs. Mais l’angoisse de la désindustrialisation domine. On a bien vu que la question migratoire s’inscrivait d’une part dans un défi démographique de vieillissement de la population, et d’autre part dans le cadre plus large des enjeux de sécurité et de terrorisme international qui poussent des populations sur le chemin de l’exil. Rappelons que les migrations intra-européennes représentent près de la moitié des migrations totales, auxquelles s’ajoutent près de 2 millions de travailleurs européens temporaires. Cette mobilité est aussi un formidable amortisseur de crise, permettant aux personnes de se déplacer d’une région à fort taux de chômage vers une autre qui connait le plein emploi (comme ce fut le cas durant la crise de 2008-2012).

Sur le plan de l’ouverture à la concurrence, l’UE offre à ses entreprises un marché de 500 millions d’habitants. Certes, la question d’une plus grande harmonisation des réglementations et de l’ouverture des marchés se pose encore, laissant des pans entiers de la zone encore fragmentés. Faut-il mieux protéger les frontières extérieures? La question reste ouverte. On peut noter que l’Europe souvent brocardée pour son goût de la réglementation, pourrait rallier désormais de nombreux partisans à sa nouvelle réglementation en matière de protection des données personnelles.

L’Europe est devenue une puissance économique d’envergure,
dont le niveau de développement suscite envies et convoitises.

L’Union économique et monétaire au pilori? Pas pour tout le monde. Pour ceux qui se souviennent des crises de change qui bousculaient nos politiques monétaires – la plus dure ayant été celle de 1992 – l’euro a représenté une ère de stabilité qui a bien tenu ses promesses. La politique monétaire a délivré la stabilité des prix. L’euro s’est hissé au deuxième rang des devises de réserve du monde. La crise de 2011 a montré les limites de cette construction, ne le nions pas. L’absence de solidarité entre les Etats-membre et de la part de l’Union – enchâssée dans les traités – a été la cause d’un test de résistance violent qui a durement touché les pays du sud de la zone euro. Les divergences de politiques budgétaires – restées l’apanage des gouvernements et des parlements nationaux – handicapent la consolidation de l’ensemble.

En conclusion et pour s’en tenir aux quelques aspects économiques et monétaires que nous avons survolés ici, l’Europe est devenue une puissance économique d’envergure, dont le niveau de développement suscite envies et convoitises. Certains lui opposent la fameuse réplique «combien de divisions»? Puissance militaire bien médiocre, son intégration économique, budgétaire et fiscale reste inachevée, on ne peut en douter. On ne peut pas la comparer à une confédération. De nombreux sujets de politiques communes requièrent l’unanimité de ses membres. Elle en devient ainsi un bouc émissaire commode pour justifier une incapacité à régler des problèmes internes. Son Parlement et ses institutions de gouvernement sont qualifiés de technocratiques, élitistes et lointains. Mais n’est-ce-pas sur ces mêmes critiques envers Washington qu’un certain Donald Trump a été élu?  L’Union Européenne mérite de favoriser encore la mobilité de ses citoyens, la démocratie de ses institutions et son intégration économique.

Il n’est pas de bon ton ni de bonne politique de dénoncer la bêtise et l’inconséquence. Mais disons-le, face au camp des souverainistes, des nostalgiques de la monnaie nationale et de l’indépendance économique et frontalière, se cachent les cohortes de réactionnaires protectionnistes, prompts à la dévaluation et à la gabegie budgétaire. Les journaux ne parlent pas des trains qui arrivent à l’heure, c’est probablement mieux ainsi. Les européens sont plus au fait des apports de l’Europe qu’on veut bien le dire. A leurs gouvernants d’en préserver les acquis et de la faire progresser.

 

1 «The European Union: a people-centered agenda» An International Perspective May 2019