Aller au fond des choses!

Sasja Beslik, J. Safra Sarasin Asset Management

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Comment s’assurer qu’une entreprise fait réellement ce qu’elle dit en matière de durabilité?

On m’a souvent demandé comment s’assurer qu’une entreprise fait réellement ce qu’elle dit en matière de durabilité. Un rapport sur papier glacé et de jolis clips publicitaires ne sont malheureusement pas des garanties en soi, il faut creuser un peu plus et surtout ne pas hésiter à dialoguer avec l'entreprise. Ainsi, au cours des 20 dernières années, j'ai passé en moyenne 160 jours par an à visiter des entreprises dans le monde entier. J'ai parcouru tous les continents, j'ai visité des entreprises dans des endroits que la plupart des gens ne soupçonnent même pas et qu’ils n’associent sûrement pas à leurs investissements. Des ateliers de misère en Asie, aux mines et champs de pétrole en Afrique, en passant par les forêts et les champs de production alimentaire en Amérique latine. Le Groenland, la Grande Barrière de corail, la toundra sibérienne, les sables bitumineux en Amérique du Nord… Je pense pouvoir dire que j'ai vu beaucoup de choses. J'ai parlé à des gens qui ont tout perdu dans des entreprises qui ont mal tourné et à des gens qui ont fait fortune, à des gens qui font tout pour mener leurs activités de façon durable et à d’autres qui ne s’en soucient absolument pas.

Les mesures de bactéries résistantes aux antibiotiques indiquaient une présence
de 70% supérieure à celle autorisée par la réglementation en Inde.

Il y a quelques années, j’ai effectué un voyage qui m’a beaucoup marqué. Alors que je participais à des réunions avec des filiales indiennes de sociétés pharmaceutiques, me déplaçant entre leurs bureaux climatisés et confortables de Bangalore et de Mumbai, j'ai reçu un e-mail d'une ONG locale selon laquelle certaines de ces sociétés et leurs fournisseurs polluaient gravement l'approvisionnement en eau de millions de personnes vivant à proximité des sites de production. Plus précisément, l'ONG affirmait que les mesures de bactéries résistantes aux antibiotiques prélevées dans les cours d'eau locaux indiquaient une présence de 70% supérieure à celle autorisée par la réglementation en Inde. Nous avons rapidement pris la décision de nous rendre sur place. En effet, nous avions des investissements dans la plupart des grandes sociétés pharmaceutiques opérant dans la région et ces informations, qui nous alertaient sur une situation critique, ne pouvaient rester lettre morte.

Tard dans la nuit, nous avons atterri à Vizagapatam, une grande ville côtière de l’ouest de l’Inde dans l’état d’Andhra Pradesh, avec une équipe locale de chercheurs et de photographes. Nous voulions documenter tout cela. Au lever du soleil, nous avons pris la route pour rejoindre les sites de production au sud de la ville. Après deux heures de route, une terrible odeur mélangée à la chaleur de la matinée s’est infiltrée dans les systèmes de ventilation de la voiture. Près de 15 minutes avant que nous n’arrivions sur la rive du fleuve, près de plusieurs installations pharmaceutiques, l'odeur était devenue insupportable. Des masses de mousse blanche recouvraient la surface de l'eau à perte de vue. La quantité de pollution était terrible. En aval, nous pouvions voir des enfants jouer sur la rive comme si de rien n’était. Nous avons prélevé des échantillons d'eau, parlé à la population touchée, filmé la rivière et nous nous sommes ensuite rendus aux bureaux environnementaux locaux pour parler aux autorités. Après une longue conversation, ils nous ont dit que les sociétés pharmaceutiques et leurs fournisseurs enfreignaient de «temps en temps» les règlements et rejetaient l'eau de façon illégale mais ne recevaient que de petites amendes.

Rentrés en Europe, nous avons fait analyser les échantillons et avons ensuite décidé d'envoyer les résultats et les autres informations que nous avions recueillies de même que les vidéos que nous avions filmées aux dirigeants des sociétés pharmaceutiques dans lesquelles nous avions investi. Habituellement, lorsque nous écrivons des lettres à des CEO, les réponses tardent à venir mais, cette fois-ci, elle est arrivée après trois jours. Les informations que nous avions rassemblées et la gravité de la situation que nous avions trouvée sur le terrain étaient trop évidentes. Après de nombreuses réunions et des échanges intenses avec les grandes sociétés pharmaceutiques américaines et britanniques concernées, nous avons réussi à ce qu’elles s’engagent à installer et rénover des stations d'épuration de l’eau dans la région. Elles ont également accepté que nous effectuions un suivi régulier de la situation.

Comment s’assurer qu’une entreprise fait réellement ce qu’elle dit en matière de durabilité? En allant le découvrir sur le terrain, pas en restant dans un bureau.