Vous avez dit «politique fiscale»?

Nicolette de Joncaire

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Le programme de relance d'Olaf Scholz signifierait 1,1% de croissance supplémentaire en Allemagne. Entretien avec Stéphane Monier de Lombard Odier.

Petit résumé: à la fin du deuxième trimestre, la production du secteur manufacturier allemand avait décru de 5,2% par rapport au même trimestre en 2018. Plus globalement, la décroissance est visible avec un fléchissement du produit intérieur brut de 0,1% sur ce même deuxième trimestre. Si la tendance persiste, avec deux trimestres consécutifs en baisse, l’Allemagne entrera en récession technique. Il serait temps (enfin) de desserrer la vis budgétaire. Ce qui serait bon pour elle mais aussi pour toute la zone euro.

Quelle est l’amplitude de la contraction de l’économie allemande et qu’envisager au 3e trimestre?

Il n’y a aucun doute: la politique tarifaire du Président Trump a un impact négatif sur la production industrielle allemande qui a commencé à en souffrir très tôt avec les premiers signes visibles dès août 2018, soit il y a un an. La production industrielle allemande au 30 juin 2019 était inférieure de 5,2% à celle du deuxième trimestre 2018. Essentiellement en raison de l’écroulement des exportations vers la Chine. Le récent rapport de la Bundesbank confirme ce déclin et prévoit une nouvelle baisse de la demande d’automobiles et de machines au 3e trimestre. Avec une diminution du PIB de 0,1%, le dernier trimestre a été désastreux. Si cette tendance persiste, l’Allemagne entrera en récession technique (2 trimestres consécutifs de baisse). Dans l’hypothèse où Donald Trump confirmerait vouloir appliquer des droits de douane supplémentaires aux véhicules allemands, sous prétexte qu’il y a «trop de Mercedes et de BMW à Manhattan», la situation serait pire encore. A 94,31, l’indice de confiance des entreprises allemandes (IFO) est à un niveau dramatique, le plus bas observé depuis 2012. Notez que la corrélation de cet indice à la croissance allemande est très forte ce qui confirme une récession à venir. Signal complémentaire, le PMI manufacturier est en baisse depuis le début de l’année à 43,52. Celui des services est meilleur (54,83) mais se dégrade aussi.  La récession allemande est certaine.

Les politiques monétaires peuvent-elles encore aider? Est-ce l’heure des politiques fiscales?

L’assouplissement monétaire n’est pas justifiable en Allemagne. Les taux d’intérêt sont déjà négatifs, ce qui, par ailleurs, pose problème à un secteur bancaire en mauvaise santé. L’Allemagne a besoin de stimuler sa demande intérieure et donc d’un euro fort. En temps de guerre commerciale et de repli nécessaire sur la demande interne, l’intervention monétaire est inutile. Il est clair que l’Allemagne dispose d’un excédent de sa balance des paiements de 253 milliards d’euros, soit 7,5% du PIB et, à fin 2018, d’un excédent budgétaire de 58 milliards, soit 1,7% du PIB. Grâce à une longue période d’euro faible, l’Allemagne a accumulé un «trésor de guerre» plus qu’appréciable auquel il serait raisonnable de faire appel. La politique fiscale est d’actualité.

L’Allemagne a inscrit l’orthodoxie budgétaire dans sa constitution en 2009. 
L’Allemagne y est très réticente.

Sans aucun doute. Preuve de son «penchant naturel» pour l’orthodoxie budgétaire, l’Allemagne l’a inscrite dans sa constitution en 2009 où il est stipulé que le déficit structurel du gouvernement fédéral doit être limité à 0,35% du PIB. Plus radical encore, en 2014, Wolfgang Schaüble, alors grand argentier d’Angela Merkel, avait adopté le principe du «zéro noir4», imposant un solde budgétaire nul. Ce cadre juridique très restrictif peut se révéler un handicap car aujourd’hui les réponses sont dans les politiques fiscales.

Qu’attendre de la demande des ménages?

En réalité par grand ’chose. A 5%, le chômage est certes faible et, à fin mars dernier, les salaires affichaient une hausse de 4,6% sur un an. Mais la précarité est grande dans le monde du travail. Sous pression depuis des décennies, les ménages dépensent peu et épargnent beaucoup. D’autant que les logements sont peu abordables dans les grandes villes. C’est donc vers la dépense publique qu’il faudra se tourner.

Comment la dépense publique peut-elle relancer l’économie?

La force de l’Allemagne? Sa stabilité et sa compétitivité économiques. Elle occupe le 3e rang mondial en matière de compétitivité mais seulement le 7e en matière d’Infrastructure et le 31e en matière de développement digital. Elle peut progresser dans les investissements en infrastructure – routes, ponts, aménagements fluviaux - et dans les technologies de l'information et de la communication. Sans oublier qu’elle doit aussi remédier à une pénurie de logements et à un réseau ferroviaire problématique. Elle peut aussi améliorer son efficience énergétique et on pourrait imaginer des mesures propres à diminuer la production de carbone, par exemple en poussant les automobiles à faible émission, grâce à une prime de 2500 euros pour ce type de véhicules.

Si le programme Scholz est adopté, cela signifie une quasi-annulation
de l’excédent budgétaire allemand. L’impact positif sur la zone euro serait de 0,3%.
L’excédent budgétaire allemand est de l’ordre de 2%. Que se passerait-il s’il passait à zéro? Ou si le pays acceptait la limite de Maastricht d’un déficit de 3%?

Pour être précis, l’excédent budgétaire allemand est de 1,7%. Un redressement presque incroyable si on se souvient que le pays était en déficit de 4,3% à fin 2010.  Pour remettre le cas de l’Allemagne en contexte, en 2019, la Suisse a un excédent budgétaire de 1,6%. La zone euro est en déficit de 0,5%, la France de 2,5%, les USA et la Chine de 4,2%. Avec un taux souverain négatif (l’emprunt d’Etat à 10 ans est à -0,7%5), à quoi sert un excédent budgétaire? Le programme de relance prévu par le Ministre des Finances Olaf Scholz en cas de récession se monte à 50 milliards euro, soit 1,4% d’un PIB de 3490 milliards euros au 31 décembre dernier. S’il est adopté ce qui signifierait une quasi-annulation de l’excédent budgétaire- il contribuerait à 1,1% de croissance du PIB supplémentaire l’année suivante. Ce qui sortirait l’Allemagne de la récession. L’impact positif sur la zone euro serait de 0,3%. Au cas où le pays consentirait une dépense de 100 milliards, l’impact serait de 2,3% sur PIB allemand et de 0,6% sur celui de la zone euro. A la limite de déficit de Maastricht (déficit de 3%), l’impact serait de 3,4% sur le PIB allemand et de près de 1% sur celui de la zone euro.

Alors une dépense raisonnable?

Le secteur privé a peu d’emprise sur le solde des comptes courants. Si le solde du privé est positif, il faut rééquilibrer en dépensant l’argent public, sans faire n’importe quoi, bien évidemment. Oui, une stratégie de dépenses publiques est raisonnable. En exigeant que les soldes privés et publics soient tous deux positifs, l’Allemagne n’est pas raisonnable.

 
1 Publié le 26 août 2019
2 Publié le 2 septembre 2019
3 Publié le 4 septembre 2019
4 De Schwarze Null, un mot allemand qui fait référence à un solde budgétaire structurel de 0%, c’est-à-dire ni excédentaire ni déficitaire. 
5 Données au 26 août 2019