Pas de récession en vue aux Etats-Unis en 2020

Yves Hulmann

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Norman Villamin, directeur des investissements chez UBP, anticipe un impact positif des mesures de relance budgétaire l’an prochain.

Tiraillés entre le ralentissement de la croissance observé dans de nombreux pays industrialisés et en Chine et une politique monétaire à nouveau plus expansive menée par les banques centrales, les investisseurs hésitent entre prudence et prise de risque supplémentaire. L’an prochain, l’action menée par les banques centrales - Réserve fédérale américaine (Fed) et la Banque centrale européenne (BCE) en tête - devrait contribuer à stabiliser la croissance en 2020 jusqu’à ce que des mesures de relance budgétaire prennent le relais en cours d’année. Comment naviguer dans un tel environnement? Le point avec Norman Villamin, directeur des investissements (CIO) pour la gestion de fortune à l’Union Bancaire Privée (UBP), à l’occasion de la publication des perspectives d’investissement 2020 de l’établissement genevois.

Alors que les marchés des actions ont largement profité en 2019 des anticipations du lancement de nouveaux programmes d’assouplissement quantitatif, ce sont les mesures de politique budgétaire qui retiennent l’attention en vue de 2020. Comment le passage d’un environnement de marché dominé par la politique monétaire à un contexte plus marqué par la politique budgétaire sera-t-il accueilli par les marchés?

Concernant la politique monétaire, je pense que la première pièce du puzzle a déjà été posée en octobre. En effet, aussi bien la Réserve fédérale américaine (Fed) que la Banque centrale européenne (BCE) ont commencé à accroître à nouveau leur bilan, à savoir à un rythme mensuel de 60 milliards de dollars du côté de la Fed et de 20 milliards d’euros pour la BCE. En termes d’achats mensuels, c’est le plus grand programme d’assouplissement quantitatif qui n’ait jamais mis en place jusqu’ici. Le message adressé par la Fed et la BCE a été de dire: nous vous permettons de gagner du temps. Octobre a ainsi été un moment assez important pour l’évolution récente des marchés et continuera de les influencer au cours des prochains mois. Au moment où Mario Draghi a remis son poste à Christine Lagarde, les marchés ont su qu’ils pouvaient compter dans un premier temps sur l’appui de la politique monétaire en attendant que des mesures de relance budgétaire soient mises en place.

D’où proviendront ces mesures de relance et dans quel ordre?

D’abord du Royaume-Uni où des mesures de relance ciblées sont attendues. Ensuite de l’Union européenne (UE), puis aux Etats-Unis après les élections présidentielles, soit pas avant 2021.

Concernant l’UE, d’où pourraient venir principalement ces mesures de relance?

La situation diffère bien sûr d’un pays à un autre. En Allemagne, les mesures de relance budgétaire sont soumises à des contraintes de nature constitutionnelle - et en plus il n’y a pas vraiment de consensus politique allant dans ce sens. En France, le président Macron pousse à la mise sur pied d’un programme d’investissement dans les énergies propres, un «green new deal», qui soutiendrait la demande dans de nombreux domaines.

La Chine est en quelque sorte la carte imprévisible dans ce jeu. 
L’autre grande inconnue est la Chine, dont l’économie montre des signes de ralentissement. Anticipez-vous des mesures de relance de la part de Pékin, comme cela a été le cas juste après la crise financière?

La Chine est en quelque sorte la carte imprévisible dans ce jeu. Côté positif, il semble que l’on se dirige vers un accord – ou du moins une diminution des tensions – pour mettre fin à la guerre commerciale avec les Etats-Unis. Côté négatif, les taux de défaut augmentent en Chine, de nombreuses banques ont été fermées. Pour autant, je ne m’attends pas à de grandes mesures de relance comme cela a été le cas à la fin de la dernière décennie. Celles-ci avaient atteint un trillion de dollars, soit davantage que toutes les mesures de relance mises en place aux Etats-Unis. Il en a toutefois résulté d’importants montants de créances douteuses. Je ne pense ainsi pas que la Chine va une nouvelle fois emprunter cette voie.

Qu’en est-il de l’économie américaine?

Nous n’anticipons pas de récession aux Etats-Unis l’an prochain. Environ 70% de l’économie américaine est constituée par la consommation intérieure. C’est un atout important pour les Etats-Unis car c’est une économie qui est beaucoup moins dépendante des importations que celles de pays comme l’Allemagne ou la Corée du Sud, par exemple. Le taux de chômage est à son plus bas niveau depuis les années 1960 et les salaires augmentent de manière raisonnable. Il y a toutes les raisons pour que la consommation demeure robuste aux Etats-Unis. Maintenant, outre les données statistiques, il faut aussi tenir compte du sentiment des consommateurs. Si les tensions commerciales avec la Chine s’aggravaient à nouveau, cela aurait un impact.

Et quels sont les risques en lien avec les prochaines élections?

C’est un aspect à ne pas négliger. Car le sentiment de soulagement dû à une diminution des tensions avec la Chine pourrait être contrebalancé par le résultat des élections, voire par les pronostics au sujet de l’issue de celles-ci. Si Bernie Sanders ou Elizabeth Warren partent favori l’an prochain, les marchés anticiperont des mesures de hausse des impôts de toutes sortes, davantage de dépenses de santé, une plus grande pression sur les géants des technologies, les «Big Tech». Cela pourrait créer une période d’incertitude – et les marchés, on le sait, n’aiment pas l’incertitude. Il faudra être très attentif à ce sujet dès le deuxième trimestre 2020, car on disposera alors déjà de bonnes indications concernant les candidats susceptibles de gagner la course du côté des Démocrates en vue des élections présidentielles.

Qui achète des actions européennes a de bonnes chances
de bénéficier de l’appréciation de l’euro face au billet vert.
S’agissant des marchés des actions, beaucoup de stratèges parient actuellement sur un rebond des actions européennes. Est-ce aussi votre cas?

Nous favorisons aussi les actions européennes pour l’an prochain au détriment des valeurs américaines, notamment en raison de la légère dépréciation du dollar attendue. Il faut se mettre à la place d’un investisseur qui réfléchit où il va placer une partie de son argent l’an prochain: en achetant des actions européennes, il a de bonnes chances de bénéficier de l’appréciation de quelques pourcents de l’euro face au billet vert, en plus d’autre facteurs comme la croissance des bénéfices par action (EPS) des entreprises ou l’expansion des multiples de bénéfices (ratios P/E). C’est pourquoi un dollar plus faible va certainement entraîner des déplacements de capitaux vers des titres d’autres régions du monde.

Les actions européennes profiteront-elles aussi du fait qu’elles sont valorisées plus modestement d’un point de vue historique?

Nous regardons bien sûr l’évolution des ratios P/E dans leur perspective de long terme. Toutefois, il faut rester très prudent quant à la manière d’utiliser et d’interpréter ces ratios. Si les actions américaines affichent des multiples de l’ordre de 25, c’est aussi parce qu’elles comprennent des géants de la tech en forte croissance. Certes, avec un ratio P/E de l’ordre de 15 en Europe, les actions européennes sont meilleur marché mais elles sont composées de beaucoup de grandes banques ou d’entreprises actives dans l’énergie qui ont des perspectives moins favorables. Il faut toujours comparer ce qui est comparable, en tenant compte des caractéristiques spécifiques à chaque région et à chaque secteur.

Les prévisions d’UBP sont plutôt positives au sujet du Royaume-Uni. N’est-ce pas prématuré d’y investir maintenant?

La confiance des investisseurs envers le Royaume-Uni est soutenue, notamment, par les attentes que le Parti conservateur remporte les prochaines élections. Le début de rebond de la livre sterling par rapport à d’autres monnaies reflète déjà ces anticipations. Du côté des actions, nous surpondérons les actions des entreprises centrées sur le marché intérieur britannique, qui profiteront de la diminution des incertitudes au Royaume-Uni.