Les nuages s’amoncèlent pour 2020

Salima Barragan

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Selon J.P. Morgan Asset Management, peu d’économies afficheront une croissance au-dessus de leur potentiel. Entretien avec Vincent Juvyns.

Le FMI alimente les inquiétudes avec une révision à la baisse des perspectives de croissance mondiale à 3,5% pour 2019. Ceci est conforme au scénario de JP Morgan Asset Management qui s’attend également à ce que peu d’économies affichent une croissance au-dessus de leur potentiel. «Le pic de croissance est derrière nous et 2019 sera le théâtre d’un ralentissement conjoncturel», déclare Vincent Juvyns. Ainsi, les nuages s’amoncèlent pour 2020. Il est donc temps de se parer contre un ralentissement économique avec une allocation d’actifs plus défensive. Interview avec Vincent Juvyns, stratégiste de marché chez J.P. Morgan Asset Management.

La croissance aux États-Unis se prolonge, alors qu’en l’Europe, elle montre ses limites. Comment analysez-vous cette divergence?

Aux États-Unis, la croissance devrait a priori se prolonger. En juin, nous atteindrons l’une des plus longues périodes d’expansion économique. Cependant, le «shutdown» s’est ajouté à l’équation. 800'000 personnes ne recevaient plus de salaire. Si ce «shutdown» s'était prolongé, il aurait pu éventuellement plonger le pays dans une récession. Et il n'est pas exclu que cette situation se reproduise. En Europe, la situation est inquiétante à de nombreux égards car il y a quantité de problèmes à digérer. La croissance est plus difficile car l’Europe paie pleinement le prix de la guerre commerciale. Les exportations représentent 20% du PIB, alors qu’aux États-Unis, elles n'en représentent que 8%. La demande domestique ne prend pas le relais car les investissements des entreprises patinent et la confiance des consommateurs est en berne. L’augmentation du coût des produits pétroliers pèse également sur le pouvoir d’achat. L’incertitude domine en Europe qui signera une croissance plus faible, en dessous de son potentiel. La croissance estimée par le FMI est de 1,6%, mais elle pourrait être moindre avec la guerre commerciale. Enfin, il y également un morcellement politique de nature à freiner l’intégration européenne. Pour cette année, nous n’attendons aucune récession mais les nuages s’amoncèlent pour 2020. 

«Pour l’Europe, la confiance des entrepreneurs
a diminué mais la demande domestique reste résiliente.»
L’Europe étant le plus grand partenaire commercial de la Suisse, quelles sont les implications pour la Suisse?

Avoir un partenaire principal si affaibli est un réel problème pour la Suisse qui en a pâti dans ses exportations. La confiance des entrepreneurs a diminué mais la demande domestique reste résiliente. Malgré un contexte d’aversion au risque, le franc suisse a été moins privilégié.

Le durcissement monétaire américain - après une courte temporisation - devrait se poursuivre cette année. Quels effets anticipez-vous sur les économies des pays développés et celles des pays émergents?

Nous nous attendons à une année à deux temps. Le durcissement sera temporisé et nous projetons ensuite une ou deux hausses des taux alors que le marché n'en escompte qu’une seule. Cette pause va stabiliser les devises des pays émergents. Par contre, sur la partie courte de la courbe, nous observons le resserrements synchronisé sur les liquidités. Au vu de la décélération européenne, la BCE a peu de raisons de considérer une hausse. Quant aux autres banques centrales, la BoE a probablement eu sa dernière hausse avant un accord et la BoJ devrait revoir ses perspectives à la baisse. Enfin, les taux longs vont continuer à évoluer avec des Treasuries à 3,25% voire 3,5%.

Vos attentes sur les marchés émergents sont donc positives?

La pause sur les Fed Funds ainsi que les mesures chinoises, dont le volet fiscal pourrait être important, offriront une perspective intéressante pour les marchés émergents. Suite au pic de croissance et au pic de la Fed, le dollar va se stabiliser ce qui serait le bienvenu, notamment pour la dette émergente en devise locale. La quasi-totalité des banques centrales de ces pays ont dû défendre leur devise et se sont retrouvées dans un contexte de hausses des taux. 

«Les effets de la guerre commerciale commencent à se faire ressentir
dans les perspectives des résultats des entreprises américaines.»
Où mènera la guerre commerciale lancée par Trump?

Nul ne le sait. Le FMI reconnait un déséquilibre commercial donc Trump n’a pas fondamentalement tort. En revanche, la manière dont il mène sa politique nous interpelle. Elle a semé le trouble sur l’économie mondiale. Les effets de cette guerre commencent à se faire ressentir dans les perspectives des résultats des entreprises américaines. La guerre commerciale est un thème clé de 2019. Nous avions beaucoup d’espoir en début d’année mais au vu des dégâts réalisés, il faudra trouver une solution. Ce n’est ni dans l’intérêt de Trump ni dans celui de Xi Jinping de la voir perdurer surtout dans une perspective de réélection aux États-Unis.  

Avec le ralentissement économique qui pèse sur la croissance des bénéfices des entreprises, quelle est votre allocation en actions?

Effectivement, les perspectives de bénéfices sont revues à la baisse. Jusqu’à novembre, elles étaient de l’ordre de 10%, mais elles sont descendues à 6%. Nous ne voyons pas de perspectives encourageantes, indispensables à une phase haussière durable. Pour cette raison, nous sous-pondérons les actions. Mais ce n’est pas le scénario catastrophe non plus: les actions sont bon marché, ce qui les protège à la baisse

Au sein de cette allocation, profitez-vous des décotes sur certains secteurs?

La guerre commerciale commence à percoler sur les indices mondiaux mais il n’y a pas de catalystes car les perspectives bénéficiaires sont en berne. Nous maintenons donc une allocation plus défensive. Par exemple, nous sommes courts sur les équipementiers mais conserverons une exposition sur les grandes capitalisations américaines. En Europe, nous observons des sous-valorisations sur les actions «value», mais il nous manque un catalyste.

«Nous favorisons les bons du trésor américain et les TIPS.»
Dans un contexte d’économie en fin de cycle, quel équilibre recommandez-vous sur un portefeuille balancé (50/50)?

Nous avons renforcé notre biais défensif avec une sous-pondération des actions et une augmentation de la liquidité en dollar, qui reste la meilleure classe d’actif de 2018. Dans une optique de portefeuille balancé, l’allocation est de 47,5% sur les actions et 52,5% sur les obligations et les stratégies alternatives décorrélés comme les infrastructures ou les fonds UCITS long-short. Nous favorisons les bons du trésor américain et les TIPS. Sur le crédit, nous sous-pondérons les obligations «investment grade»  et sommes neutres sur celles à haut rendement après l’infléchissement du quatrième trimestre. Enfin, nous aimons la dette émergente de qualité et en devise locale, notamment en Asie.

Voyez-vous d’autres éléments qui pourraient déstabiliser les marchés mais dont on parle moins?

Le risque de liquidité devra être monitoré attentivement en 2019, car pour la première fois depuis 10 ans le flux de liquidités en provenance des banques centrales va se tarir avec l’arrêt du programme de «quantitative easing» de la BCE. Ce sera un moment de vérité pour de nombreux segments de marché.