La force d’une «politique de place»

Nicolette de Joncaire

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«L’asset management français bénéficie d’un soutien politique et économique absent en Suisse» explique Jean Keller de Quaero.

La gestion d’actifs se développe en France. A grande vitesse. Plus de 630 sociétés à fin 20171, dont les effectifs ont crû en moyenne de 3,5% par an depuis 2013 pour représenter plus de 17'000 emplois et des encours gérés de 4’000 milliards d’euros2. La part belle va aux asset managers indépendants (définis par l’AMF comme sociétés entrepreneuriales3) qui en constituent les deux tiers et croissent plus vite que la moyenne. La domination de l’asset management anglo-saxon est-elle battue en brèche? Et qu’en est-il donc de la Suisse? Entretien avec Jean Keller CEO et associé de Quaero Capital, déjà bien implanté chez notre grande voisine.

D’où vient l’essor de l’asset management français?

De tradition anglo-saxonne, l’asset management a vu le jour aux Etats-Unis, en Ecosse et en Angleterre, très largement en raison de la taille des fonds de pension capitalisés qui se sont développés après la dernière guerre. Son essor est plus récent en Europe et, s’il existe quelques beaux noms en Allemagne, en Espagne et en Italie, c’est réellement en France que l’industrie a montré un dynamisme exceptionnel. Son développement y est d’autant plus remarquable qu’à l’origine, quelques particularités réglementaires locales y étaient plutôt un frein par rapport à d’autres pays européens. Songez qu’il y a trente ans, pour être commercialisable en France, un fonds d’actions asiatiques se devait d’inclure une moitié d’actions françaises… Toutefois, depuis, sous la pression des compagnies d’assurances et des banques, mais surtout d’initiatives indépendantes, le renouvellement y est assez phénoménal. Aujourd’hui, la France fait preuve d’un foisonnement de sociétés de gestion qui est admirable en comparaison internationale.

«Il y a en France une volonté des pouvoirs tant politiques qu’économiques
de mise en place de conditions-cadre optimales.»
Pourquoi n’observe-t-on pas le même élan en Suisse?

La Suisse possède d’excellents atouts. Y compris - et ce n’est pas négligeable -, un système bancaire global, capable de gérer des actifs dans n’importe quelle partie du monde, et une culture financière très ouverte, tournée sur l’international. Les gérants d’actifs suisses bénéficient aussi d’une bonne formation. Mais l’asset management français a bénéficié d’une politique de place qui n’existe pas (encore) chez nous. Il y a en France une volonté des pouvoirs tant politiques qu’économiques de mise en place de conditions-cadre optimales qui favorisent le développement de la gestion d’actifs. En Suisse, pour des raisons liées à la culture du Private Banking, s’est imposé un modèle fermé vis-à-vis du client, avec comme conséquence un faible encouragement à la coopération entre les acteurs locaux. A l’inverse, l’asset management s’épanouit dans un modèle ouvert, où chaque acteur peut exceller dans un domaine de compétence particulier en complément des autres intervenants. Il se développe mieux dans un univers où règne la «coopétition» et non la concurrence. Dans la mesure où les caisses de pension suisses ont besoin d’une très grande diversité dans leurs placements, elles sont allées chercher ces compétences spécialisées à l’étranger et la Suisse a donc été défavorisée. Ajoutez que la barrière entre germanophones et francophones n’arrange rien, car elle fragmente l’offre. 

«Les caisses de retraite françaises
sont très ouvertes aux produits nouveaux.»
Quelles leçons tirer de l’exemple français?

Le fonds d’incubation Emergence, exemple type du «fonds de place», me parait une leçon à retenir. Destiné à détecter et à stimuler les jeunes sociétés de gestion, Emergence est une sorte de fonds de fonds à plusieurs compartiments et à tarification réduite, dont le seed-money est apporté par les grands investisseurs institutionnels, sur la base de dossiers sélectionnés par la société New Alpha. En fournissant l'amorçage à des sociétés de gestion innovantes, il permet à ces dernières d’atteindre une taille critique suffisante pour se développer sur le marché international. En échange de leur soutien, les institutionnels bénéficient d’une tarification fortement réduite. Ils reçoivent également – et c’est le point le plus attractif du processus – une participation aux revenus totaux des sociétés de gestion soutenues pendant leurs premières années de vie. Cela représente une solution gagnant-gagnant: les nouveaux acteurs du secteur reçoivent le soutien des grands institutionnels, habituellement très difficiles à démarcher. En contrepartie, ceux-ci réduisent de manière spectaculaire le coût de leur gestion (à tel point qu’ils pourraient en fait être largement bénéficiaires si les fonds sélectionnés performent bien). Ce type d’initiative a eu le mérite considérable de favoriser l’émergence d’asset managers indépendants. Ceci est d’autant plus important que la recherche a démontré que les boutiques de gestion dont le capital est aux mains de leurs fondateurs et de leurs collaborateurs sont nettement plus performantes que les autres. 

Quaero s’est implanté en France depuis quelques années. Pour quelles raisons?

Nous avons rencontré en France une équipe de talent avec laquelle nous avons développé une structure réglementée par l’AMF, spécialisée en particulier sur les produits d’infrastructure. Alors que les fonds de pension suisses restent assez conservateurs, les caisses de retraite françaises sont très ouvertes aux produits nouveaux et apprécient l’investissement en infrastructure, dont le passif à très long terme (plus de 30 ans) correspond bien au leur, tout en assurant des revenus prévisibles car réglementés, et donc décorrélés des marchés financiers. Notre équipe française, qui comprend en tout une douzaine de personnes, gère également des fonds immobiliers français. 

1 Autorité des Marchés Financiers. Chiffres clés 2017 de la gestion d'actifs - Le profil des sociétés de gestion
2 Les gestionnaires d'actifs français pèsent 4’000 milliards d'euros
3 Par sociétés entrepreneuriales, l’AMF entend des sociétés détenues directement ou indirectement par des personnes physiques et non des filiales d’établissement de crédit.