Des enjeux qui deviendront la norme

Nicolette de Joncaire

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Les grands thèmes qui ont secoué l’année 2018 sont là pour durer. Entretien avec Fabrizio Pagani de Muzinich & Co.

Trois enjeux domineront les années, voire les décennies, à venir. La confrontation entre populisme et politique traditionnelle, les relations entre les Etats-Unis et la Chine, et enfin l’influence des nouvelles technologies sur le marché du travail. Les grands thèmes qui ont bouleversé les marchés l’an dernier ne sont pas affaire de conjoncture. Ils sont là pour durer. Entretien avec Fabrizio Pagani, Global Head of Capital Market Strategy chez Muzinich & Co et ancient Sherpa G20 et Directeur de Cabinet du Ministre des Finances en Italie.

Vous évoquez la confrontation entre populisme et politique traditionnelle. Quel sens lui donnez-vous?

Depuis 25 ans, la politique est conduite sur deux lignes principales: un comportement économique de tendance centre-droite, libéral vis-à-vis des marchés, et une attitude culturelle favorable à la globalisation et même à l’immigration, que je qualifierais de centre-gauche. Les faits, les analyses, les statistiques sont le fondement de cette politique traditionnelle. Ce que l’on peut résumer sous le terme de « evidence-based policymaking », c’est-à-dire une approche fondée sur des données factuelles. Cette position est remise en question par la montée des populismes. Car ces derniers adoptent une manière antithétique d’aborder le monde et de concevoir le mode de gouvernement. Les partis populistes se basent sur ce que les peuples ressentent et ce qu’ils expriment. Ils ne font jamais référence à des prises de décision fondées sur des données, mais plutôt sur ce que les gens veulent. Ils ont changé le paradigme de la prise des décisions. C’est un défi dont la durée est encore inconnue…

 Les sociétés américaines produisent et vendent pour 250 milliards de dollars
de produits en Chine chaque année. Nike en est un excellent exemple.
Confrontation encore mais cette fois entre Etats-Unis et Chine. Les accords actuels vont-ils la résoudre?

La politique de Donald Trump a mis en évidence que la Chine représente le véritable enjeu stratégique auquel font face les Etats-Unis. Un enjeu qui ne sera pas limité à quelques escarmouches mais qui se pérennisera sur les prochaines décennies et va bien au-delà de simples antagonismes commerciaux.  Les sources de tensions sont, et resteront, multiples: investissement, propriété intellectuelle, déséquilibres macroéconomiques, progrès technologique, aspects sécuritaires et militaires. La complexité du dossier réside dans l’interdépendance entre les deux économies car la concurrence entre les deux puissances se joue sur fonds d’échanges intensifs. Les sociétés américaines produisent et vendent pour 250 milliards de dollars de produits en Chine chaque année. Nike en est un excellent exemple. De l’autre côté, les Chinois détiennent une portion importante de la dette américaine et nombre d’entreprises chinoises sont cotées à la bourse de New York. Les marchés ont réagi avec une certaine nervosité aux joutes entre les deux pays l’an dernier mais commencent à comprendre que cette rivalité que je qualifierais de coopérative, est la nouvelle norme. Un accord tarifaire aujourd’hui ne présage pas une longue période de calme plat. D’autres batailles verront le jour sur d’autres terrains. Cette confrontation à long terme sera dorénavant intégrée dans toutes les analyses.

Un accord entre Chine et USA sur les querelles tarifaires n’apaiserait-il toutefois pas les tensions?

Sans doute mais tout accord devra comprendre des mécanismes de mise en application – bilatéraux en l’espèce – qui généreront des phases successives de calme et de conflit.  

L’avènement de l’intelligence artificielle sera un formidable pari vis-à-vis
de l’engagement qu’ont tacitement pris les autorités envers le plein emploi.
Ce n’est pas la première fois qu’est évoqué l’impact négatif d’une disruption technologique sur le marché du travail. Pourquoi est-ce plus significatif cette fois-ci?

Parce qu’avec près de 8 milliards de personnes et l’internationalisation des économies, l’envergure du changement prend une nouvelle signification. Les ajustements nécessaires auront lieu à une échelle encore inconcevable et représenteront des défis qui n’ont jamais été rencontrés pour les Etats. En Chine, par exemple, l’avènement de l’intelligence artificielle sera un formidable pari vis-à-vis de l’engagement qu’ont tacitement pris les autorités envers le plein emploi et donc la prospérité des citoyens.

Au-delà de ces trois enjeux, quels seront les points les plus délicats des prochains mois?

Les élections européennes vont immobiliser tous les processus décisionnaires de l’Union européenne pendant neuf mois au moins. Difficile, la situation actuelle a toutefois un mérite: on reparle d’Europe. Dans ce contexte, la lettre du Président Macron aux citoyens européens me parait importante et une nouveauté. L’Europe ne peut plus se reposer sur des mythes fondateurs qui ne signifient plus grand’ chose à des peuples trop jeunes aujourd’hui pour en saisir la gravité. L’Union devra se fonder sur de nouvelles thèses: sa place de bloc économique et politique suffisamment solide pour faire face aux deux superpuissances que sont les Etats-Unis et la Chine, ses aspirations à représenter la conscience démocratique du monde…. Il reste encore beaucoup à mûrir.

Un coup de frein supplémentaire pour une Europe déjà affaiblie?

Effectivement, l’OCDE prévoit la croissance de la zone euro à 1% avec un fléchissement de la croissance allemande à 0,7% et une récession en Italie estimée à 0,2%. Cette dernière est entrée en récession mi-2018 et n’en sortira pas avant mi-2019 au mieux. Nous sommes donc bien loin de la cible de croissance de 1% promise par le gouvernement de Rome. J’aimerais toutefois souligner que je n’ai aucun doute sur la soutenabilité de la dette italienne. Par ailleurs, la situation du secteur bancaire me parait plutôt positive. Le travail fait sur les créances douteuses a porté ses fruits. Un seul indicateur en témoigne. En 2006, le montant total net de ces créances était de 84 milliards. En janvier 2019, il se monte à 33 milliards.